Les « fake performances » en sport : un fléau ou une aubaine ?

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<span class="caption">Le cyclisme fait régulièrement l&#39;objet de soupçons de dopage.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://unsplash.com/photos/SJWPKMb9u-k" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Maico Amorim / Unsplash">Maico Amorim / Unsplash</a>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-SA">CC BY-SA</a></span>
Le cyclisme fait régulièrement l'objet de soupçons de dopage. Maico Amorim / Unsplash, CC BY-SA

La société contemporaine est de plus en plus aspirée par le culte de la performance. Partout dans le monde, les organisations et les individus sont fortement influencés par cette norme puissante et la performance prônée génère une sérieuse concurrence à tous les niveaux.

Dans cette course effrénée à l’atteinte des résultats et à l’amélioration continue, toutes les performances ne se valent pas et ce, en dépit des apparences. Le milieu sportif représente un laboratoire vivant exceptionnel pour étudier le côté lumineux – performances intègres – et le côté sombre – fake perfs – des performances humaines. En bref, être performant soit en respectant les règles du jeu soit en trichant. Le milieu sportif est effectivement encadré par un règlement clair où les contrôles sont omniprésents, et rares sont les autres milieux à être contrôlés de la sorte.

Malgré tout l’arsenal mis en place, les soupçons de fake perfs et celles avérées y sont légion. Face à ce paradoxe persistant, il convient de se demander si elles sont un fléau comme on le prétend ou bien une aubaine comme on n’oserait le penser. Une fois exploité, cet impensé offrirait en effet de grandes opportunités à ceux qui enfreignent les règles à la dérobée.

Pour se positionner sur la question, il est judicieux de parcourir successivement trois oppositions.

La scène versus les coulisses

Sur le devant de la scène, les fake perfs en sport sont présentées comme un fléau. Tout concourt donc à les combattre avec fermeté. Bon nombre d’athlètes s’affichent publiquement comme d’ardents défenseurs du sport intègre. La déclaration du boxeur canadien Jean Pascal “Je ne prendrais jamais de substances illégales. Je me suis toujours battu pour un sport propre et je continuerai de le faire” est monnaie courante. Il martela ce refrain durant toute sa carrière jusqu'au jour où il fut contrôlé positif.

Les médias exposent les actions fortes déployées. À titre d’exemples, des enquêtes préliminaires ont été ouvertes et des perquisitions ont été effectuées sur le Tour de France en 2020 et en 2021, sans aucun résultat probant pour le moment. Depuis 2015, la Grande Boucle rend une copie parfaite puisqu’aucun fake performeur n’y a été recensé. Dans la même veine, les entraîneurs de chevaux de course irlandais se sont enorgueillis de l’absence de tests positifs parmi leurs chevaux ce qui prouve, selon eux, que les fake perfs ne sont pas un problème en Irlande.

Cela conduit des personnalités telle que la reine Silvia de Suède à affirmer solennellement lors d'un séminaire organisé par le prestigieux Institut Karolinska que “l’objectif d’avoir des sports propres et équitables a été largement atteint”.

Le grand public perçoit ainsi chaque discipline sportive comme étant plus ou moins immunisée contre les fake perfs, conformément aux classements communiqués.

Dans les coulisses, les fake perfs en sport s’assimilent à une aubaine. À l’abri des regards indiscrets, beaucoup d'athlètes trichent. Des témoignages et des études le prouvent. En guise d’illustration, il a été estimé qu’ “entre 10 et 40% des athlètes à Tokyo pourraient tricher”. Même confondus, les fake performeurs perdent rarement leurs titres et leurs gains glanés auparavant et certains d’entre eux se permettent de récidiver après leur suspension.

En outre, certaines substances interdites bénéficient, de manière fondée, longtemps et très longtemps, à leurs utilisateurs après les avoir consommées sans pouvoir les détecter.

Après leur carrière sportive, plusieurs fake performeurs dont les cyclistes Michael Rasmussen, Danilo Di Luca et Lance Armstrong ont avoué ne rien regretter et qu’ils réitéreraient leurs actes passés pour gagner. D’ailleurs, nombre d’anciens fake performeurs restent dans le circuit en y occupant diverses responsabilités.

Pour tricher, il est aisé de s’approvisionner abondamment sur le marché noir et le marché légal de façon plus ou moins dissimulée.

Les fake perfs représentent aussi un business florissant pour les avocats qui sont mobilisés pour tenter de réduire ou d’annuler les sanctions encourues par leurs clients. La défense de certains sportifs va beaucoup plus loin en attaquant directement l’Agence mondiale antidopage (AMA) et en requérant par exemple un million d’euros en raison du préjudice causé à leur client.

Globalement, l’industrie du sport s’élève à plus de 800 milliards de dollars. Dans ce vaste ensemble hyperconcurrentiel, chaque fédération sportive met tout en oeuvre pour améliorer ou préserver sa réputation, et certaines fédérations entretiennent une relation pour le moins ambiguë avec leurs fake performeurs.

La justice sportive fait preuve d’indulgence, y compris dans les affaires gravissimes telles que les fake perfs industrielles en Russie. La justice traditionnelle, quant à elle, ne facilite pas toujours la découverte de la vérité en s’opposant par exemple à l’identification des propriétaires de plus de 100 poches de sang congelé dans l’affaire Puerto.

La régulation versus l’innovation

La mission du régulateur est de réduire à néant les fake perfs vu qu’elles représentent un fléau pour l’intégrité du sport. Sa responsabilité est énorme pour garantir ce que les anglophones nomment un ‘level playing field’, c'est-à-dire que les conditions d'une compétition sont équitables pour tous les sportifs. En effet, les athlètes et leurs employeurs cherchent constamment à améliorer les performances sportives d'une manière ou d'une autre.

Pour tenir tête aux fake performeurs, les moyens du régulateur sont extrêmement faibles. Fin 2019 juste avant sa nomination, l’actuel président de l’AMA avait déclaré “Je trouve ridicule qu’une organisation avec un statut de régulateur mondial dispose d’un budget inférieur à 40 millions de dollars. Un club moyen de football a un budget plus important”.

Pour visualiser cette réalité à l’échelle d’un seul pays, le budget de l’organisation nationale antidopage australienne indique 20,2 millions de dollars alors que l’industrie du sport en Australie pèse 14,5 milliards de dollars. Il est ainsi délicat pour l’AMA d’avoir gain de cause surtout quand le budget de l’employeur de l’athlète incriminé est supérieur au sien. De surcroît, les règles en vigueur sont appliquées de manière disparate selon les fédérations et les pays concernés.

Sur le terrain, la détection des fake performeurs s’apparente à un sport de haut niveau qui requiert une approche chirurgicale et, en fin de compte, très peu de fake performeurs sont détectés. En 2020, 0.5% des 9676 échantillons analysés par l’Agence française de lutte contre le dopage (AFLD) se sont révélés positifs. En 2021, aucun des 1616 échantillons prélevés dans le cadre du championnat d’Europe masculin de football ne s'est révélé positif. Tous sports confondus, le régulateur se trouve donc dans l’obligation de grandement s’améliorer.

Fort heureusement, il bénéficie de la proactivité de quelques individus et de quelques organisations pour combattre ce fléau. Qui a dévoilé les fake perfs industrielles russes en 2014 et les fake perfs couvertes par la fédération internationale d’haltérophilie en 2020 ? Le journaliste allemand Hajo Seppelt et la chaîne allemande ARD. Malgré tout, le régulateur mondial (AMA), l’autorité de contrôle internationale (ITA) et les fédérations sportives dont l’UCI se montrent confiants en toutes circonstances.

La société a pour maître-mot l’innovation et les fake perfs représentent une aubaine pour se développer coûte que coûte. Dans le milieu sportif, les fake perfs sont d’origine physiologique et/ou d’origine technologique. La tricherie physiologique peut augmenter artificiellement la performance d’environ 10% et la tricherie technologique peut aussi améliorer significativement la performance sportive. De façon combinée ou non, cela change radicalement la donne là où tout se joue généralement dans un mouchoir de poche.

Dans le monde des affaires, l’innovation est vitale et certaines entreprises telle que Nike connaissent peu de limites pour booster les performances sportives. Le récent documentaire intitulé « Nike, la victoire à tout prix » explicite comment procède le leader mondial de l'équipement sportif pour ce faire. Depuis sa diffusion, la situation s'est aggravée pour l'entraîneur Alberto Salazar et, dans une moindre mesure, pour la firme Nike. Concernant l'homme, sa suspension pour violation de plusieurs règles antidopage a été confirmée par le Tribunal Arbitral du Sport. De plus, il vient d'être suspendu à vie de ses fonctions de coach pour abus physiques et émotionnels sur ses protégées par une institution états-unienne. Concernant l'entreprise, la marque à la virgule s'est finalement résolue à renommer son bâtiment ‘The Alberto Salazar Building’ en ‘Next%’. En faisant référence à sa nouvelle ligne de chaussures de running, Nike mise tout sur la technologie après avoir mis fin à ‘NOP’, son groupe d'entraînement d'élite.

Du côté du marché noir, l’innovation délictueuse se sophistique et prospère. En amont, la recherche scientifique évolue rapidement et certaines avancées en génétique par exemple profitent, même avant l’heure, aux fake performeurs sans que quasiment personne ne s’en aperçoive.

Dans ces conditions, on assiste à deux phénomènes disruptifs. Tout d'abord, une surmédicalisation des sportifs et des animaux pour vaincre jusqu’à parfois en mourir. Celle-ci peut d'ailleurs difficilement se faire sans le concours de médecins et de vétérinaires peu scrupuleux. Ensuite, une surenchère technologique terriblement sous-estimée. Lorsque l'on associe les deux, les cartes sont brouillées et la confusion atteint son apogée.

La raison versus les émotions

L’approche raisonnable distingue les invraisemblances et laisse ainsi peu de place aux fake perfs, synonymes pour elle de fléau. L’histoire du sport se répète inlassablement et offre un enseignement robuste aux esprits avides de savoir vraiment. Pour comprendre le pourquoi du comment, il existe des experts qui analysent chaque jour depuis des années les performances sportives. Lors du dernier Tour de France, Antoine Vayer (pourfendeur du dopage aux multiples casquettes) a contesté le bien-fondé des performances du vainqueur Tadej Pogačar en s’appuyant principalement sur le calcul indirect de la puissance développée en watts. Au niveau physiologique, Pierre Sallet (docteur en sciences et techniques des activités physiques et sportives) a mis en place le programme Quartz. Il s’agit d’un suivi médical permanent et complet qui garantit la probité des performances et la surveillance de la santé sur la base du volontariat.

Les experts intègres refusent de cautionner les performances incroyables et le font savoir ouvertement. Prenons deux cas caractéristiques pour étayer ce point : Christopher Froome puis Taoufik Makhloufi. Lors de la quinzième étape du Tour de France 2013, l’expert Cédric Vasseur (ancien coureur professionnel et à l'époque consultant) est consterné par la vitesse et le comportement du cycliste Christopher Froome en pleine montagne. Ses nombreux commentaires remettent en cause cette performance “surréaliste”. Lors des Jeux olympiques de Londres 2012, les experts en athlétisme Bernard Faure et Stéphane Diagana sont tellement indignés par la vitesse et le comportement du coureur Taoufik Makhloufi en finale du 1500 mètres qu’ils répètent plus de dix fois “non”. Sérieusement inquiétés à plusieurs reprises, ces deux sportifs restent à ce jour innocents.

L’approche émotionnelle privilégie les sensations fortes et accorde ainsi de l’espace aux fake perfs, synonymes pour elle d’aubaine. Pour les médias, les émotions sont un ingrédient de choix parce qu’elles captivent l’intérêt et font vendre. Pour les personnes juges et parties, les émotions priment sur le reste. Par conséquent, poser des questions au directeur du Tour de France sur les fake perfs n’a aucun sens et aucune valeur. Pour le grand public, les fake performeurs demeurent avant tout des champions.

Pour les pays, les émotions éclipsent les signaux contraires. Lorsque Marcell Jacobs est récemment devenu champion olympique du 100 mètres à la surprise générale, un vent de suspicion se propagea. Néanmoins, les autorités sportives et la presse en Italie prirent fait et cause pour leur champion national.

Pour les fake performeurs, les émotions structurent leur défense avec plus ou moins de réussite. Pour la justice sportive, les émotions rendent les sanctions plus clémentes. À titre d’exemple, Ophélie Claude-Boxberger risquait une suspension de huit ans suite à un contrôle positif à l’EPO et sa sanction non définitive a été ramenée à deux ans. Une décision qui a poussé l'AFLD à faire appel de la sanction décidée par la Commission des sanctions devant le Conseil d'État. Pour la justice traditionnelle, les émotions peuvent quelquefois se montrer plus convaincantes que les preuves les plus solides. En guise d'illustration, un juge italien a innocenté l'athlète italien Alex Schwazer en dépit d'un dossier scientifique accablant et de son passé de fake performeur.

Le triptyque ‘coulisses/innovation/émotions’ dame le pion au triptyque ‘scène/régulation/raison’

Après avoir parcouru ces trois oppositions, on constate que les intérêts des uns ne sont pas les intérêts des autres et que les fake perfs en tant qu’aubaine remportent le rapport de force haut la main. La priorité désormais serait de ne plus (se) mentir de façon éhontée ou alors de changer radicalement l’état actuel des choses. Pour la seconde possibilité, pourquoi ne pas mesurer et récompenser l’intégrité sportive ? La société contemporaine valorise quasiment tout en termes monétaires. Pourquoi les athlètes qui respectent les règles du jeu ne seraient-ils pas également valorisés ? Le jour où les fake perfs deviendront un véritable fléau, le milieu sportif se transfigurera. Assisterons-nous à sa transfiguration un jour ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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