Les microbrasseries en quête de bouées

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local
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Sherbrooke — Les microbrasseries ont fait des pieds et des mains pour s’adapter aux flots agités de la COVID-19 depuis le mois de mars. Maintenant, nombre d’entre elles estiment que c’est au tour du gouvernement de leur tendre une bouée et d’assouplir les règles.

Les propriétaires du Boquébière, au centre-ville de Sherbrooke, ont décidé de tout mettre en œuvre pour assurer leur survie. Alors que les ventes ont été considérablement réduites par le « défi 28 jours », ceux-ci ont tout de même décidé d’investir près de 20 000 $ pour être en mesure de mettre leurs produits en canette d’ici un mois et demi.

« Si on venait à refermer un jour, au moins, on pourrait sortir de la bière pour emporter quand même. Ce n’était pas vraiment la direction qu’on voulait prendre au début, mais on n’a pas trop le choix », note Charles Gagné, l’un des propriétaires.

Mais attention, c’est là que s’arrêtent ses options de distributions. En raison de son permis d’« artisan brasseur », qui est le type de permis détenu par 27 % de ses semblables, le Boquébière n’est pas autorisé à vendre ailleurs que dans ses locaux. Plus encore, à l’instar des 267 microbrasseries de la province, celui-ci n’a pas le droit de livrer de bières au consommateur (à moins de livrer avec un repas si elle a un permis de restauration) ni de prendre part aux marchés publics.

Et pourtant, les producteurs artisans de vin et de cidre peuvent faire tout ça, s’indigne Marie-Eve Myrand, présidente de l’Association des microbrasseries du Québec. Lundi, celle-ci faisait d’ailleurs à nouveau pression sur le gouvernement, aux côtés de Québec Solidaire, afin qu’il adopte un décret permettant aux brasseurs de multiplier leurs canaux de vente.

Changement forcé

Cet été, le Refuge des Brasseurs a complètement changé de type de permis pour distribuer chez les détaillants. Seulement pour adapter les lieux aux normes du permis « Brasseur », ce sont des travaux d’une valeur d’environ 10 000 $ qui ont été nécessaires.

« Il y a certaines modifications pour lesquelles je ne vois même pas la différence. Ce n’est pas logique, confie Marc-Olivier Brault, l’un des propriétaires. À la base, on voulait juste vendre nos canettes sur place, mais il fallait vraiment que les gens soient motivés à venir nous encourager. La COVID nous a incités à faire le saut et ça nous a beaucoup aidés. »

S’il déplorait que les applications de livraisons comme Uber Eats et Doordash ne pouvaient livrer de boissons alcoolisées avec les repas, M. Brault a vu son souhait exaucé mercredi, alors que le gouvernement a déposé le projet de loi 72 leur donnant ce droit. Le projet permettrait également aux restaurants de servir de l’alcool sans repas.

Mme Myrand croit que cette dernière mesure bénéficiera à plusieurs microbrasseries qui ont opté pour un permis d’alcool de type restaurant, puisqu’elle juge insensé pour une microbrasserie d’obliger les clients à manger. « Mais ce n’est clairement pas notre cheval de bataille. On a hâte que notre tour arrive », soupire-t-elle.

« Ce serait bien de donner une chance de plus aux artisans », exprime à son tour Christophe Pernin, propriétaire de la Mare au diable à Sherbrooke. Depuis le déconfinement, celui-ci a mis en place la vente de cruchons. « J’essaie de me préparer à un nouveau reconfinement. C’est sûr que si je pouvais les livrer, ce serait un atout. Somme toute, j’ai passé un bel été, et ça fait 17 ans que je suis ouvert, alors j’ai les reins assez solides, mais il ne faut pas juste penser à moi. »

L’avantage aux gros joueurs

Or, tous ne s’estiment pas dans le même bateau. Cynthia Lewis, copropriétaire de la Confrérire artisans brasseurs à Windsor, ne se dit pas contre ce genre d’assouplissement, mais craint un déséquilibre. « Si on voit un peu large, la micro qui a l’argent pour engager des livreurs, qui a du personnel de disponible et qui a le temps de le faire, c’est sur que ça sera avantageux pour elle. De notre côté, on a de la difficulté à arriver, on est trois proprios et on n’a pas d’argent pour se verser des salaires, encore moins pour des employés. Si toutes les grosses micros se mettent à aller livrer aux particuliers, le consommateur ne va plus dans le dépanneur de bière et ça nuit aux plus petits. Nos produits sont souvent découverts en passant acheter un produit plus connu. »

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune