Les parlementaires face au changement climatique : quelles convergences avec les Français ?

Daniel Boy, Directeur de recherches émérite, Sciences Po and Patrick Jolivet, Directeur des études socio-économiques, Ademe (Agence de la transition écologique)
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De l’avis de nombreux scientifiques et philosophes, le temps du changement climatique et le temps politique ne concordent pas. Même si elles se manifestent dès aujourd’hui, les évolutions climatiques annoncées ne produiront leurs effets catastrophiques qu’à l’échelle de dizaines ou de centaines d’années. Le temps politique à l’inverse se compte en durée de mandats politiques, cinq à six ans dans le cas français.

La relative lenteur des politiques publiques face à l’urgence climatique, dénoncée par une partie de l’opinion, traduit-elle un défaut de sensibilité de la classe politique, à l’inverse du public qui, beaucoup d’enquêtes le montrent, a peu à peu pris conscience de la gravité de la situation et de l’urgence de politiques publiques ambitieuses ?

Chaque année depuis 2000, une enquête par sondage est réalisée pour le compte de l’Agence de la transition écologique (Ademe) auprès d’un échantillon représentatif de la population française. Ces enquêtes mesurent périodiquement les attitudes du public à l’égard du changement climatique : degré d’information sur le changement climatique, dispositions à soutenir des politiques publiques, propension à adopter soi-même des comportements vertueux en matière de consommation, etc.

Ces mêmes questions ont été posées à trois reprises (en 2003, en 2010 et en juillet 2020), à des échantillons de parlementaires (députés et sénateurs).

Ces enquêtes offrent l’opportunité de vérifier l’hypothèse d’un divorce entre le public et ses représentants sur le thème du changement climatique et des moyens à mobiliser pour y faire face.

Des parlementaires plus sensibles

Premier indice d’un changement de perspectives, leur regard sur l’origine des désordres climatiques a très sensiblement évolué : en 2003, seuls 21 % des parlementaires interrogés estimaient que « Les désordres du climat (tels que les tempêtes ou les inondations en France) sont causés par l’effet de serre » alors que 60 % étaient d’avis que « personne ne peut dire avec certitude les vraies raisons du désordre du climat ». 18 % attribuaient quant à eux ces désordres à « des phénomènes naturels comme il y en a toujours eu ».

Aujourd’hui, ces conceptions ont profondément changé. 77 % des parlementaires attribuent en 2020 ces désordres à l’effet de serre, contre 65 % au sein du grand public : ils se montrent donc plus fréquemment convaincus que le reste de la société de cette causalité de l’effet de serre sur le dérèglement du climat. 15 % des parlementaires estiment quant à eux que l’on n’en connaît pas « les vraies raisons » et 8 % lui associent encore une cause naturelle.

Sur le point de savoir si « le réchauffement de l’atmosphère terrestre dû à l’augmentation de l’effet de serre » est ou non « une certitude pour la plupart des scientifiques », les parlementaires interrogés font preuve là aussi d’une conviction plus ferme que le public : 79 % contre 66 %.

En mesurant le degré de conviction sur la réalité du changement climatique et de ses origines anthropiques à partir de quatre questions, on compte 64 % de parlementaires « convaincus » contre 48 % du public.

Plus convaincus de la réalité des causes des désordres climatiques, les parlementaires se montrent en second lieu plus optimistes que le public quant à la possibilité de parvenir à en limiter efficacement les effets. En effet, interrogés sur le point de savoir si « le changement climatique sera limité à des niveaux raisonnables d’ici à la fin du siècle », plus de la moitié des parlementaires (54 %) répondent positivement contre seulement 39 % du public.

Une proportion relativement plus importante du public exprime qu’il faudra avant tout « modifier de façon importante nos modes de vie pour limiter le changement climatique » (respectivement 59 % contre 44 %). Les politiques interrogés expriment une plus forte confiance relative vis-à-vis du progrès technique : 31 % d’entre eux considèrent que « le progrès technique permettra de trouver des solutions pour limiter le changement climatique », contre seulement 14 % du public.

Les uns et les autres se rejoignent pour penser que, si des changements dans nos modes de vie s’avéraient nécessaires, il faudrait d’abord « qu’ils soient partagés de façon juste entre tous les membres de la société » (42 % des parlementaires, 46 % du public).

Réglementation et fiscalité

Si la sensibilité des parlementaires au sujet de l’environnement et du changement climatique a nettement évolué depuis 2003, les outils de politiques publiques qu’ils privilégient pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre ont également changé de nature : en 2003 les sondés plaçaient au premier rang « les démarches volontaires » (36 %), en 2010 « la fiscalité » (39 %) et en 2020 « la réglementation » (42 %).

Dans la dernière vague d’enquête, la réglementation et la fiscalité sont considérées comme les outils les plus efficaces par plus des deux tiers des parlementaires. Des mesures contraignantes ou coûteuses sont jugées souhaitables par une majorité d’entre eux pour lutter contre l’effet de serre : « développer les énergies renouvelables même si dans certains cas les coûts de production sont plus élevés » (91 %), « obliger les propriétaires à rénover et à isoler les logements lors d’une vente ou d’une location » (80 %), « taxer davantage les véhicules les plus émetteurs » (76 %) ou le transport aérien (64 %), « augmenter la taxe carbone » (58 %).

Il semblerait que les parlementaires, comme le grand public, aient dépassé le clivage factice entre écologie punitive et écologie positive, pour privilégier désormais des mesures efficaces dans la lutte contre le changement climatique. Ces réponses ne sont probablement pas sans lien avec le fait que 61 % des parlementaires pensent que les actions mises en œuvre dans notre pays depuis l’accord de Paris en 2015 ne sont pas à la hauteur de l’objectif de neutralité carbone au milieu du siècle.

Un sujet de clivages politiques

Il reste que malgré ces orientations en matière d’environnement et de lutte contre le réchauffement climatique, les parlementaires ne semblent pas questionner notre modèle de développement au regard de la crise actuelle. Une majorité d’entre eux (62 %) estime que les racines de l’épidémie de coronavirus ne sont pas dues pour l’essentiel à « une exploitation imprudente de la nature », alors que le public considère au contraire (58 %) comme certaine ou probable l’hypothèse d’une causalité entre les deux.

La crise économique se conjuguant à la crise sanitaire, la priorité du gouvernement devrait être de « relancer l’économie par tous les moyens afin de renouer au plus vite avec l’activité » pour 72 % des parlementaires. À l’inverse, le grand public demande à 57 % de « réorienter en profondeur notre économie en soutenant exclusivement les activités qui préservent l’environnement, la santé et la cohésion sociale ». Si le rapprochement entre les Français et leurs représentants est réel en matière de sensibilité au changement climatique, la volonté de changer de paradigme économique n’est quant à elle pas (encore ?) partagée à ce stade.

Retenons pour finir que si les attitudes des parlementaires penchent beaucoup plus qu’il y a quelques années en faveur de l’environnement, elles n’en demeurent pas moins très variables selon les appartenances partisanes. Un seul exemple témoigne de ces écarts : en fonction de la typologie d’attitudes vis-à-vis du changement climatique mentionnée plus haut, on trouve 92 % de « convaincus » à gauche, 84 % dans la majorité présidentielle et 28 % à droite.

Il apparaît donc clairement que les questions d’environnement et de changement climatique restent un sujet de clivage fort au sein de la classe politique.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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