Les poissons « rares », ces oubliés de la conservation

Arnaud Auber, Chercheur en écologie des communautés, Ifremer
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<span class="caption">L’aiguillat commun. </span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
L’aiguillat commun. Shutterstock

Certains poissons communs n’ont quasiment plus de secrets pour les chercheurs tandis que d’autres cachent encore bien des mystères.

En mer du Nord, nous nous sommes intéressés, dans le cadre du projet scientifique FREE, à des poissons peu décrits dans la littérature scientifique. Ces travaux ont donné lieu en 2020 à une publication dans la revue Royal Society Publishing.

La rareté fonctionnelle, qu’est-ce que c’est ?

Nos résultats ont permis de classer les espèces de poissons selon leur niveau de « rareté fonctionnelle ». Le critère de « rareté » n’est pas ici déterminé en fonction du nombre d’individus appartenant à une population donnée, mais d’une rareté dans les rôles écologiques exercés par ces poissons dans l’écosystème où ils vivent.

Parmi les plus distincts, on trouve les requins et les raies. Les cinq espèces présentant les traits écologiques les plus rares étant le requin-hâ, l’aiguillat commun, les émissoles (requin de fond), le congre, la grande castagnole (poisson perciforme).

Ces poissons, pour la plupart très sensibles à la pression de pêche, apprécient tout particulièrement les eaux froides, profondes et marquées par une forte salinité. Ils s’accommodent mieux des environnements stables, car ils sont plus vulnérables aux changements du fait de leur cycle de vie long.

Un long cycle de vie

Les espèces fonctionnellement rares se distinguent par des caractéristiques écologiques très peu répandues dans la communauté où ils évoluent ; ils s’inscrivent en marge par rapport au fonctionnement majoritaire en vigueur chez leurs congénères.

Cette originalité peut, par exemple, se manifester dans les stratégies développées pour se nourrir, concerner l’âge à maturité sexuelle, la taille des œufs ou le comportement des individus adultes vis-à-vis de leur progéniture.

La tendance est que plus les espèces sont fonctionnellement distinctes et plus ces dernières présentent une maturité sexuelle tardive et une faible fécondité. Leur progéniture est peu nombreuse, mais de grande taille et mobilise une forte attention « parentale » chez les individus adultes.

<span class="caption">Congre.</span> <span class="attribution"><span class="source">SUBnormali Team</span>, <a class="link rapid-noclick-resp" href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY-NC-ND">CC BY-NC-ND</a></span>
Congre. SUBnormali Team, CC BY-NC-ND

Rares et indispensables

S’ils appartiennent à la face la moins visible de la biodiversité, et donc souvent la moins étudiée, il est fondamental de s’intéresser à ces « originaux ». On a en effet constaté que ces poissons sont très souvent au sommet de la chaîne alimentaire.

On comprend aisément que leur disparition pourrait déstabiliser le fonctionnement de tout l’écosystème, avec une répartition différente des flux de nutriments et donc d’énergie disponible pour les communautés de poissons et une modification associée de la chimie de l’eau (azote, carbone, oxygène…). Leur absence pourrait aussi conduire à l’arrivée d’espèces invasives et à un éventuel bouleversement des habitats marins.

La conservation de ces espèces constitue désormais une priorité pour assurer la résilience des écosystèmes marins : on sait qu’une communauté marine dotée d’une biodiversité riche a une capacité de restauration supérieure face aux perturbations qu’une communauté pauvre en biodiversité.

Un rebond des populations dans un contexte perturbé

Nos travaux conduits en Mer du Nord ont d’autre part mis en évidence un rebond, après des décennies de surpêche, de ces espèces fonctionnellement rares.

Ce rebond des populations s’explique en partie par le suivi des ressources halieutiques organisé en mer du Nord, grâce aux campagnes océanographiques d’évaluation IBTS (International Bottom Trawling). Il semble donc que les politiques de réduction de la pression de pêche engagées depuis les années 1990 et la recherche sur une meilleure sélectivité des engins ont porté leurs fruits.

Néanmoins certaines des espèces de poissons les plus fonctionnellement distinctes ont poursuivi leur déclin en mer du Nord avec des espèces en situation très critique, comme le pocheteau gris – la plus grande raie au monde – ou encore l’aiguillat commun, requin pour qui l’aire de répartition semble avoir été divisée par deux en seulement 30 ans en mer du Nord.

Il faut également prendre en compte les changements environnementaux globaux, comme le réchauffement climatique. En mer du Nord, les eaux de surface ont connu une hausse de 1,6 °C ces 25 dernières années engendrant ainsi des modifications notables de la diversité des assemblages de poissons.

Au-delà d’une description de ces espèces « rares » en mer du Nord et de leur évolution dans un contexte de changements globaux et de pression sur les ressources, nos travaux montrent l’intérêt d’introduire le critère de « rareté fonctionnelle » dans les plans de conservation des écosystèmes. L’importance des espèces fonctionnellement rares pour la bonne santé des milieux marins peut s’avérer inversement proportionnelle à leur rareté.

Marie Levasseur (Ifremer) a contribué à la rédaction de cet article.

Arnaud Auber a reçu des financements de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (programme CESAB - projet FREE).