Les robots féminins sont les plus humains. Pourquoi ?

Sylvie Borau, Professeure en Marketing éthique, TBS Business School
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<span class="caption">Pourquoi percevons-nous les robots féminins comme plus humains que les robots masculins&amp;nbsp;?</span> <span class="attribution"><span class="source">Rafael Matigulin</span>, <span class="license">Author provided</span></span>
Pourquoi percevons-nous les robots féminins comme plus humains que les robots masculins&nbsp;? Rafael Matigulin, Author provided

Avec la prolifération de robots féminins comme Sophia, les chatbots comme Amelia, et la popularité des assistants virtuels féminins tels que Siri (Apple), Alexa (Amazon) et Cortana (Microsoft), l’intelligence artificielle semble avoir un problème de genre.

Ce déséquilibre entre les genres dans l’IA est une tendance forte qui a suscité de vives critiques dans les médias. Même l’UNESCO alerte sur les dangers de cette pratique, car cela pourrait renforcer les stéréotypes selon lesquels les femmes sont des objets.

Mais pourquoi injecter de la féminité dans des objets intelligents artificiels ? Si l’on souhaite freiner ce biais, nous devons commencer par mieux comprendre les racines profondes de ce phénomène.

Rendre l’inhumain plus humain

Dans un article publié dans la revue Psychology &amp; Marketing, nous proposons que les recherches portant sur ce qui fait de nous des êtres humains (par rapport aux machines) peuvent nous éclairer sur les raisons pour lesquelles l’IA est presque systématiquement personnifiée par des avatars féminins. Nous proposons que si les femmes ont tendance à être davantage objectifiées dans l’IA que les hommes, ce n’est pas simplement parce qu’elles sont davantage associées à des assistantes, mais parce que nous avons tendance à attribuer plus d’humanité aux femmes qu’aux hommes.

Pourquoi ? Parce que les femmes sont perçues comme plus sensibles, chaleureuses et plus susceptibles d’éprouver des émotions que les hommes, la féminisation des objets en IA contribue à humaniser ces objets. En effet, être chaleureux et ressentir des émotions sont des qualités perçues comme fondamentales pour être totalement humain (contrairement à la simple compétence)… et ces qualités font défaut aux machines.

En nous appuyant sur les théories de la déshumanisation et de l’objectification, nous montrons à travers cinq études et un échantillon total de plus de 3000 participants que :

  • Les femmes sont perçues comme plus humaines que les hommes, globalement et par rapport aux entités non humaines.

  • Les robots féminins sont dotés de qualités humaines plus positives que les robots masculins, et ils sont perçus comme plus humains que les robots masculins, que ce soit quand on les compare à des animaux ou à des machines.

  • L’humanité perçue des robots féminins augmente la perception de la manière dont on pense qu’ils vont nous traiter dans un contexte médical (nous pensons que les robots féminins vont davantage prendre en compte le caractère unique de notre cas), ce qui conduit à des attitudes plus favorables envers les solutions d’IA féminines.

Nous avons utilisé plusieurs échelles différentes pour mesurer l’« humanité perçue » des robots, à la fois par rapport aux animaux et aux machines. Par exemple, pour mesurer l’humanité perçue des bots féminins et masculins par rapport aux animaux, nous avons utilisé l’échelle d’humanisation ascendante basée sur la marche du progrès. Nous avons demandé explicitement aux personnes interrogées en ligne d’indiquer dans quelle mesure elles considéraient les robots féminins ou masculins sur cette échelle, en utilisant un curseur allant des anciens primates aux humains modernes.

Pour mesurer la perception de l’humanité des robots féminins et masculins par rapport aux machines, nous avons créé une échelle qui mesure la (dés)humanisation mécaniste, en adaptant la marche du progrès. Cette échelle représente l’évolution du robot à l’homme (au lieu du singe à l’homme). Bien entendu, nous avons également créé une version féminine de chacune de ces échelles.

D’autres mesures ont permis de capter des perceptions plus subtiles et implicites de l’humanité, en demandant aux répondants les qualités qu’ils attribuent aux robots masculins et féminins. Certaines qualités sont censées distinguer les humains des machines (par exemple, « sympathique », « joyeux »), et d’autres qualités distinguent les humains des animaux (par exemple, « organisé », « poli »). Enfin, nous avons également utilisé un test d’association implicite pour déterminer si les robots féminins sont associés au concept d’« humain » plutôt qu’à celui de « machine », et ce davantage que les robots masculins.

Le fantôme dans la machine

Alors que les robots féminins sont perçus comme plus humains que les robots masculins sur la plupart des mesures d’humanité perçue, nos résultats montrent que les robots masculins sont perçus comme plus humains (que les robots féminins) sur certaines qualités humaines négatives. Au global, ces résultats suggèrent que, certes, les robots féminins sont dotés de qualités humaines plus positives (sexisme bienveillant), mais au-delà de ce sexisme bienveillant, les bots féminins sont perçus comme plus humains et plus enclins à prendre en compte nos besoins uniques dans un contexte de service.

Cela expliquerait pourquoi les robots féminins sont préférés par rapport à leurs homologues masculins : les gens préfèrent probablement les machines intelligentes féminines parce qu’elles sont plus fortement associées à l’humain.

Si la féminité est utilisée pour humaniser des entités non humaines, notre recherche suggère que traiter les femmes comme des objets dans l’IA réside justement dans la reconnaissance qu’elles ne le sont pas. L’hypothèse la plus fréquente, appelée « hypothèse de déshumanisation », repose cependant sur l’idée qu’il est nécessaire de considérer l’« autre » comme un animal ou un instrument, avant de l’objectifier. En d’autres termes, la déshumanisation serait une condition préalable à l’objectification – les cibles de l’objectification étant généralement privées de leur humanité. Contrairement à cette vision dominante, la transformation des femmes en objets dans l’IA pourrait se produire non pas parce que les femmes sont perçues comme des sous-humaines, mais bien parce qu’elles sont perçues comme des surhumaines en premier lieu.

Cela va dans le sens des idées de Martha C. Nussbaum sur l’objectification :

« L’objectification implique de transformer en une chose… quelque chose qui n’est pas du tout une chose » (Martha C. Nussbaum, 1995)

ainsi que dans le sens des idées de Kate Manne sur la misogynie et la déshumanisation :

« Souvent, ce n’est pas le sentiment d’humanité de la femme qui fait défaut. Son humanité est précisément le problème » (Kate Manne, 2018).

L’utilisation généralisée de l’identité féminine dans les artefacts d’IA est ainsi probablement fondée sur la reconnaissance implicite que les femmes sont perçues comme humaines, et ce davantage que les hommes.

Objectification des femmes dans le monde réel ?

Pour résumer, cette recherche s’appuie sur ce qui nous rend humains par rapport aux machines pour mieux comprendre les racines profondes de la féminisation généralisée de l’IA. Parce que la sensibilité émotionnelle forme l’essence de notre humanité, et parce que les femmes sont perçues comme plus susceptibles d’éprouver cette sensibilité, nous suggérons que la féminisation des objets intelligents augmente la perception que ces objets sont humains et capables de comprendre nos besoins uniques.

Cependant, ce processus de transformation des femmes en objets en IA pourrait conduire à l’objectification des femmes dans la « vraie » vie en véhiculant l’idée que les femmes sont des objets et de simples outils conçus pour répondre aux besoins de leurs propriétaires. Cela pourrait éventuellement contribuer à l’objectification et à la déshumanisation des femmes dans le monde non virtuel.

Cette recherche met ainsi en lumière le dilemme éthique auquel sont confrontés les concepteurs et les décideurs en IA : les femmes seraient transformées en objets intelligents, mais en injectant l’humanité des femmes dans les objets intelligents, ces objets semblent plus humains et sont davantage adoptés.

Ces résultats ne sont pas particulièrement encourageants pour l’avenir de la parité des genres dans l’IA ni pour mettre fin à l’objectification des femmes dans l’IA. Le développement de voix neutres pourrait être un moyen de s’éloigner de cette pratique et de mettre fin à la propagation de ce sexisme bienveillant. Une autre solution, similaire à l’expérimentation récente de Google, consisterait à attribuer de manière aléatoire et avec une probabilité égale un robot intelligent masculin ou féminin aux utilisateurs.

L’article original publié dans Psychology &amp; Marketing a été coécrit par Sylvie Borau, Tobias Otterbring, Sandra Laporte, et Samuel Fosso-Wamba.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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