Les tabous et leur transgression dans l’art

·4 min read

Comme presque 600 professeurs à travers le Québec, Pierre Robert a signé la lettre ouverte Enseigner dans le champ miné de l’arbitraire, publiée dans Le Devoir, le 20 octobre dernier. Nous nous sommes entretenus avec le professeur d’histoire de l’art du Collège Lionel-Groulx pour mieux comprendre la place des tabous et de leur transgression dans l’art.

« C’est sûr que je les avertis d’avance que ce qu’ils vont voir, ce n’est peut-être pas très plaisant. » Pierre Robert n’a jamais eu d’affrontement avec ses étudiants à propos des œuvres qu’il leur présentait. Il admet tout de même avoir beaucoup changé sa façon d’enseigner au cours des 15 dernières années.

« Je me suis rendu compte que notre point de vue sur l’Histoire doit changer, évoluer, si on veut être honnête avec soi. Mais il ne faut pas masquer les choses. Il faut avoir un discours ouvert. »

Beaucoup d’œuvres dans l’histoire de l’art peuvent être choquantes. Certaines à dessein, d’autres non. Pierre Robert donne l’exemple de David Guston (1913-1980), peintre new-yorkais né à Montréal, qui utilise l’iconographie du Ku Klux Klan, robes blanches et chapeaux pointus, pour dénoncer le groupe raciste. Il dépeint ses personnages dans des scènes enfantines, pour dénoncer la naïveté de l’organisation et de ses membres. « C’est la caricature de l’imbécillité! »

Une rétrospective de l’artiste, prévue cette année dans trois musées américains et un européen, a été reportée, par crainte que ses œuvres soient mal interprétées par le public. « On jugeait que ce n’était pas à propos, même si l’artiste, lui, le faisait pour dénoncer le KKK. Il y a quelque chose de paradoxal », déplore M. Robert.

Pourtant, la transgression et la subversion des tabous dans l’art ne date pas d’hier. C’est d’ailleurs en expliquant cette notion à ses étudiants que la professeure Verushka Lieutenant-Duval a prononcé le mot honni. « Depuis l’art moderne, il y a plusieurs mouvements comme les dadaïstes et les futuristes italiens qui vont vraiment provoquer le public, et à bien des égards, comme la moralité, la sexualité, la justice, même la conception du langage! »

Certains artistes voient même leurs œuvres attaquées pour bien moins : simplement parce qu’elles sont exposées dans l’espace publique, comme dans nos parcs et nos rues. Pierre Robert pense à Michel Goulet (1944-…), qui a installé des chaises en aluminium dans le Parc Lafontaine à Montréal. Ces chaises étaient non-fonctionnelles : on ne pouvait pas s’asseoir dessus. Goulet a vu son œuvre vandalisée et graffitée.

M. Robert compare la réaction du public aux médias sociaux. « Dans l’espace publique, tout le monde peut dire : « Je hais, je suis choqué, je la perçois de telle façon, etc. » »

Que de simples chaises d’aluminium créent la controverse peut surprendre, mais pas pour Pierre Robert. « Les artistes réfléchissent beaucoup à ça : les objets, les matières… Ils se rendent compte que les gens sont pris dans leurs habitudes, qu’ils n’observent plus le monde autour d’eux. Avec leurs œuvres, les artistes les ramènent dans leur environnement matériel. » Et cela peut être irritant pour certains.

Le professeur d’histoire de l’art rappelle que, pour beaucoup d’artistes, l’art et la création sont aussi quelque chose de profondément intime, une expression de soi. « Comme la Joconde, qui devient un objet d’idolâtrie. Mais ce n’était pas le but de Léonard! Il la gardait pour lui et ne voulait la montrer à personne. Il était en admiration devant son œuvre. »

À l’inverse, on peut penser au photographe américain Robert Mapplethorpe (1946-1989). Ses œuvres immortalisent des scènes homosexuelles et sadomasochistes, qui ont choqué énormément le public. Mais ce n’était pas l’intention de l’artiste, bien au contraire. « C’est sa réalité à lui. Il lui était interdit de représenter ce qu’il était, dans sa communauté. « Je veux m’exprimer comme je suis », ça peut être aussi choquant. »

Enfin, Pierre Robert évoque les défis de la représentation de la femme dans l’art. « C’est indéniable que la femme nue a été très inspirante pour d’innombrables artistes depuis la Renaissance. » Il rappelle toutefois que, dans 95% des cas, ces artistes sont des hommes, un détail important lorsqu’on présente ces œuvres à une classe… majoritairement composée de femmes.

« C’est très important d’intégrer ça dans l’approche. Ça ne change rien que les artistes ne l’ont pas fait pour humilier la femme. Mais ça reste vrai que, dans un musée, il y a plus de femmes nues que d’hommes nus. »

Recontextualiser les œuvres est donc un défi constant. « La manière dont les œuvres sont interprétées, vues, perçues, ça fait partie de l’œuvre aussi. L’œuvre vit. »

Simon Cordeau, Initiative de journalisme local, Journal Accès