Libye : fragiles espoirs de paix…

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La Libye est-elle – enfin – sur le chemin de la stabilisation, dix ans après la guerre civile et l’opération militaire franco-britannique « Harmattan » qui a provoqué la chute du colonel Mouammar Kadhafi ?

C’est ce que les Libyens et la communauté internationale espèrent, alors que s’est mis en place, depuis février, un gouvernement d’union nationale (GUN), étape préalable à des élections « inclusives » qui devraient se tenir en décembre prochain.

Contrairement au précédent gouvernement (gouvernement d’accord national – GNA – mis en place en mars 2016), ce gouvernement de transition est non seulement reconnu par l’ensemble de la communauté internationale, mais semble contrôler davantage de territoires que le précédent. Composé de représentants des trois parties de la Libye (Tripolitaine à l’ouest, Cyrénaïque à l’est et Fezzan au sud), des différentes sensibilités (milices, Frères musulmans…) et ethnies de la scène politique libyenne (touaregs, toubous, arabes, Beni Fezzan, Libous…), ce gouvernement dirigé par le premier ministre Abdelhamid Dabaiba et présidé par Mohammed el-Menfi constitue un fragile espoir de paix et de réconciliation.

Un conflit à la fois local…

La Libye est devenue, au cours des dix dernières années, le théâtre de la plus grande concentration d’intérêts conflictuels en Méditerranée. Le conflit qui a succédé à la chute de Mouammar Kadhafi en 2011 s’est peu à peu internationalisé, au point que désormais, la stabilisation du pays semble dépendre à la fois d’une mobilisation internationale et d’une appropriation locale, doublée d’une plus forte implication des États limitrophes.

Pour comprendre la nature et raison de la convoitise exogène pour la Libye, peut-être faut-il aussi rappeler qu’elle possède les plus importantes réserves pétrolières d’Afrique (48 milliards de barils de réserves estimées) et que la mer Méditerranée, notamment dans sa partie orientale, recouvre d’importants gisements gaziers (50 milliards de mètres cubes de gaz naturel)…

Le conflit, qui oppose les Libyens entre eux (milices proches des Frères musulmans constituant encore le principal soutien du GUN sis à Tripoli ; forces loyales au maréchal Khalifa Haftar, formant l’Armée nationale libyenne à Benghazi), implique aussi militairement et diplomatiquement de nombreuses puissances extérieures (Turquie, Qatar, Émirats arabes unis, Égypte, Russie, France, Italie…) et illustre, par le tragique, l’importance stratégique de la Méditerranée orientale.

Désormais, ce sont de fragiles espoirs qui émergent à travers les différentes médiations onusiennes, régionales et internationales, à l’instar de la désignation en février 2021, à Genève, sous l’égide du Forum pour le Dialogue politique libyen (ardemment soutenu par l’ONU), du GUN dirigé par un Conseil présidentiel, lequel est présidé par Muhammad Al-Menfi. Ce dernier fut jusqu’à sa désignation comme président, en mars 2021, l’ambassadeur de Libye en Grèce ; il est originaire de la ville de Tobrouk, où siège le Parlement, présidé par l’autre « homme fort » de l’est libyen, Aguila Salah Issa.

Un référendum – théoriquement prévu en octobre – doit permettre de réformer la Constitution. Celle-ci fut élaborée sous la forme d’une déclaration constitutionnelle provisoire en août 2011, à la suite de la chute du régime de Mouammar Kadhafi ; elle fait toujours office de référence constitutionnelle, quoiqu’il faille la réformer en profondeur, notamment quant aux modalités de fonctionnement des pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif.

Le toilettage de cette Constitution « provisoire » va aussi de pair avec un ardu mais indispensable travail de recensement des futurs votants. Cette étape préalable à la tenue en décembre 2021 d’élections inclusives laisse enfin espérer que les Libyens retrouvent la paix et la stabilité, et parviennent ainsi à éviter les ingérences étrangères, à empêcher le retour des cellules de Daech, à juguler le rôle néfaste des milices et à trouver, enfin, une issue à la question migratoire qui a largement contribué à affaiblir le pays depuis dix ans.

… et international

Emmanuel Macron, lors de son discours aux armées du 13 juillet 2020, avait d’ailleurs fortement insisté sur les « nouveaux jeux de puissances » qui s’y déploient à 250 km des côtes italiennes et donc de l’UE. Le président français et son ministre des Affaires étrangères, Jean‑Yves Le Drian, n’ont eu de cesse, depuis, de fustiger l’activisme politico-militaire de la Turquie en Libye.

La confrontation en juin 2020, entre la frégate française Courbet et un bâtiment turc, dans le cadre des opérations de maintien de l’embargo sur les armes décrété par l’ONU en 2011 et mis en application par l’OTAN (opération « Sea Guardian ») et l’UE (opération Eunavfor Med « Irini »), est venue confirmer la montée des tensions entre Paris et Ankara sur le dossier libyen. En évoquant la responsabilité « historique » et « criminelle » de la Turquie, Paris semble néanmoins oublier la participation tout aussi active des Émirats arabes unis, de l’Égypte, ou encore de la Russie et du Qatar.

Les Émirats arabes unis prêtent militairement main-forte au maréchal Khalifa Haftar, qui, sous couvert de son Armée nationale libyenne, forte de 25 000 hommes, a refusé de reconnaître le gouvernement internationalement reconnu (GNA) de Tripoli et livre, désormais, une guerre plus feutrée contre le GUN, depuis son fief de Benghazi (Cyrénaïque, dans l’Est du pays), bien que son offensive sur Tripoli lancée en avril 2019 ait échoué.

Les EAU et leur prince hériter, Mohamed Ben Zayed (MBZ), fournissent au maréchal libyen des drones, des véhicules blindés anti-mines et des avions de combat qui ont effectué des centaines de frappes selon les Nations unies. Bien que les EAU cherchent le moyen de rester influents en Libye, ils visent, aussi, à répondre aux demandes insistantes de la part de Washington de ne pas être aussi actif en Libye.

La Russie, présente par l’intermédiaire des mercenaires de la société militaire privée Wagner, a apporté son soutien au maréchal Haftar jusqu’au printemps dernier, puis a délaissé le terrain militaire pour se concentrer sur le théâtre diplomatique afin de contrer les ambitions un peu trop voyantes de la Turquie sur les gisements de gaz offshore de la Libye en Méditerranée orientale. La Russie parle directement à la Turquie, sans se soucier outre mesure des positions des autres acteurs impliqués en Libye, persuadée que, le moment venu, le rapport de force sur le terrain dictera l’issue et non l’inverse.

La Turquie a pris fait et cause pour le GNA de Tripoli, par le truchement du « mémorandum d’accord » en vue de la protection de leur souveraineté, leurs droits diplomatiques et économiques en mer Méditerranée orientale, signé entre le président turc, Recep Tayyip Erdogan et l’ancien premier ministre libyen, Fayez el-Sarraj, le 27 novembre 2019, afin de favoriser l’installation d’un pouvoir islamique sur le modèle de ce que Recep Tayyip Erdogan a mis en place à Ankara.

Les Turcs ont été directement responsables, via la livraison d’armes, l’encadrement des milices libyennes soutenant le GNA par leurs services spéciaux (Millî İstihbarat Teşkilatı, MIT) et l’apport de combattants venus de Syrie, des récents revers infligés par le GNA aux troupes du maréchal Haftar qui viennent conforter l’échec de l’opération « Tempête de paix » lancée par ce dernier contre Tripoli en avril 2019. Erdogan bénéficie, pour mettre en œuvre sa politique, de l’appui du Qatar, lequel soutient généralement les Frères musulmans dans toute la région.

L’assistance apportée par la Turquie et le Qatar au GNA a bien entendu suscité l’ire de l’Égypte, qui partage avec la Libye une frontière longue de 1 115 km, et dont l’actuel président Abdel Fatah al-Sissi a muselé le mouvement des Frères musulmans, brièvement au pouvoir au Caire de 2013 à 2014.

Les États-Unis ont, quant à eux, pris leur distance avec ce conflit sous la présidence de Barack Obama et plus encore sous le mandat de Donald Trump. Ils ont toutefois soutenu efficacement (et officieusement) le maréchal Haftar – qui vécut une vingtaine d’années aux États-Unis, à deux pas du quartier général de la CIA à Langley, en Virginie – dans sa lutte contre les milices islamiques, supplétives du GNA. L’enjeu initial, pour eux, se limitait à éradiquer le terrorisme islamique dans la région. La nouvelle administration Biden semble nettement plus encline à jouer un rôle politique dans la résolution de la crise libyenne, comme en témoigne la désignation d’un envoyé spécial pour la Libye, le diplomate chevronné Richard Norland, qui était déjà ambassadeur en Libye depuis 2019.

Aujourd’hui, les Américains voudraient voir les hostilités cesser afin que la production et l’exportation de pétrole puissent reprendre, ce qui donnerait un semblant de normalité à la situation et ouvrirait la voie à une sortie de conflit, tout en ne lésant aucune partie.

L’Union européenne n’est pas absente de l’échiquier mais son rôle et sa posture restent ambigus. Officiellement, elle participe aux opérations de maintien de l’embargo sur les armes aux côtés de l’OTAN. Au sein de l’UE, l’Italie, qui a soutenu activement le gouvernement du GNA, soutient désormais bien évidemment le GUN.

Il en va de même pour la France. Derrière ces deux pays, ce sont les intérêts pétroliers des compagnies Eni (Italie) et Total (France) qui sont défendus. L’Allemagne, qui abrite désormais une très importante communauté turque sur son territoire (2,7 millions de personnes), semble renouer avec ses alliances passées et se refuse à critiquer les provocations d’Ankara.

Étant elle-même membre de l’OTAN, la Turquie soutient officiellement l’embargo sur les armes mis en place en février 2011 – un embargo que ses navires bafouent ostensiblement. De sorte qu’alliés et adversaires, puissances régionales et superpuissances se confrontent et se côtoient en Libye, par acteurs intermédiaires.

Quelques pistes de solutions

Il convient désormais de consolider l’embargo des Nations unies sur les armes imposé à la Libye, en renforçant l’opération maritime de l’UE en Méditerranée Irini tout en exigeant une extension de l’embargo par voie aérienne, compte tenu de l’accélération des vols ayant amené hommes et matériels des deux côtés, notamment ceux issus des milices syriennes, qui se font face désormais en Libye comme ils le faisaient il y a peu en Syrie.

Il faudra également exhorter toutes les parties à participer pleinement aux pourparlers de cessez-le-feu de Genève, sous l’égide de la Commission militaire mixte (CMM) et aux plus récentes négociations internationales et régionales – à l’instar de l’initiative de dialogue engagée par le Maroc depuis juillet 2019, à Bouznika, qui a permis aux représentations parlementaires concurrentes de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque de réengager le dialogue entre elles, en vue de la tenue d’élections d’ici à décembre 2021.

La paix et la stabilité dépendront, bien sûr, aussi de l’approfondissement de l’indispensable dialogue intra-libyen, comme cela a été possible, à travers le Forum de dialogue politique libyen (LPDF) tenu en novembre 2020 à Tunis, à l’initiative de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL).

Le constat d’un indéniable blocage libyen issu tant de l’aventurisme militaire, soutenu par certains de nos alliés du Golfe persique et de la péninsule arabique, que des relations diplomatiques contradictoires – en apparence – de nos autres alliés européens, offre, paradoxalement à la France l’opportunité unique mais limitée dans le temps de mettre en exergue une position d’équilibre.

Du reste, le début d’un processus de dialogue entre les présidents Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan, tout comme le récent processus de réconciliation entre le Qatar et le « Quartette » (Égypte, Arabie saoudite, EAU et Bahreïn) devrait – enfin – permettre de voir l’horizon libyen avec moins d’écueils…

La vision européenne

C’est à l’aune de cette perspective que l’institut de sondage Opinion Way et le Centre d’étude et prospective stratégique (CEPS) se sont associés pour sonder les 705 parlementaires européens quant à leur perception de la situation et du rôle qu’ils entendent jouer pour la stabilisation politique de la Libye.

Ce sondage, présenté fin juin dernier, est particulièrement instructif à plus d’un titre. Il conforte l’idée que la normalisation institutionnelle et politique viendra, en Libye, d’une incarnation et d’une personnification du pouvoir qui a été l’objet, jusqu’ici, de guerres fratricides entre Libyens et aussi – et peut-être surtout – d’importation des conflits d’acteurs extérieurs.

Parmi les grandes tendances que ce sondage met en exergue, celle de la lutte contre le terrorisme et les réseaux criminels – qui jouent sur la désespérance des milliers de migrants subsahariens désireux de traverser la mer Méditerranée – apparaissent nettement.

Les deux réunions intra-libyennes tenues à Berlin (janvier et juin 2021) ont suscité un espoir certain en vue de la tenue de l’élection présidentielle prévue en décembre prochain. L’annonce de la tenue d’une nouvelle conférence intra-libyenne à Paris, le 12 novembre prochain, confirmera-t-elle cette trajectoire « raisonnablement » optimiste ?

Rien n’est moins sûr, alors que les forces turques et émiraties, ainsi que les mercenaires de la société militaire privée russe Wagner et les « supplétifs » (syriens, yéménites, tchadiens, soudanais, turkmènes…) que chaque camp emploie, rendent la tenue de ces élections fortement improbables…

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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