L'inégalité du rebond menace la reprise économique, estime Tiff Macklem

Jordan Press
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OTTAWA — Un rebond économique qui laisse derrière lui une partie de la main-d'œuvre canadienne à court terme pourrait finir par compromettre la reprise post-pandémique à plus long terme, estime le grand patron de la Banque du Canada.

Selon le gouverneur Tiff Macklem, la pandémie a accentué les divisions dans le pays, et la situation pourrait s'aggraver davantage si la bonne réponse n'est pas mise en place.

Plus les personnes touchées par la pandémie seront longtemps sans emploi, plus il leur sera difficile de trouver un nouvel emploi, et plus elles seront susceptibles de renoncer à chercher du travail, a-t-il expliqué.

Les effets combinés sur les travailleurs et les entreprises pourraient peser sur l’économie et nuire même à ceux qui se s'en sortent relativement bien.

C'est pourquoi M. Macklem a récemment parlé d'inégalités, et pourquoi il juge que la banque centrale devrait insister sur cet argument.

«Notre mandat est de soutenir le bien-être économique et financier des Canadiens. Il n'est pas question de certains Canadiens, mais de tous les Canadiens», a-t-il affirmé lors d'une vidéoconférence depuis son bureau.

«Ce que nous observons actuellement, à cause de cette pandémie, ce sont des divisions croissantes.»

Le niveau d'emploi des travailleurs à faibles salaires est encore inférieur d'environ 20 % à celui d'avant la pandémie, a noté M. Macklem, tandis que d'autres travailleurs à revenus plus élevés ont récupéré les pertes d'emplois du printemps.

Les secteurs où les services sont plus importants, comme ceux de la restauration et de l'hébergement, sont à la traîne, car les restrictions limitent le nombre de clients et les consommateurs restent à la maison.

La reprise n'est pas un sprint, mais un marathon, a fait valoir M. Macklem à La Presse Canadienne cette semaine, quelques heures après que la banque eut indiqué qu'il faudrait attendre 2022 pour que l'économie revienne à ses niveaux d'avant la pandémie, avec les cicatrices causées par les fermetures d'entreprises et par les travailleurs au chômage qui mettent encore plus de temps à guérir.

«Il ne sera pas possible de récupérer complètement l'économie tant que nous n'aurons pas un vaccin, mais nous voulons essayer de réduire les effets négatifs», a-t-il affirmé.

«Une fois qu'il y a un vaccin, nous voudrons nous assurer de retrouver notre plein potentiel.»

M. Macklem a pris les rênes de la banque centrale en juin. Il avait été le numéro deux de la banque lors de la dernière crise économique, il y a dix ans.

L'une des principales fonctions de la banque est de maintenir l'inflation à un niveau modéré, ce qu'elle fait en contrôlant son taux d'intérêt directeur. Plus le taux d'intérêt est bas, plus il est intéressant d'emprunter, d'investir et de dépenser.

M. Macklem a hérité d'un taux directeur réduit à 0,25 % à son arrivée, qui, selon lui, est le plus faible taux possible. Il ne s'attend pas à devoir le modifier d'ici 2023, afin que les ménages se sentent à l'aise de dépenser.

Il a supervisé l'incursion de la banque dans «l'assouplissement quantitatif», qui est un moyen pour les banques centrales d'injecter de l'argent dans l'économie, et d'acheter d'importants montants de dette fédérale pour réduire les coûts d'emprunt pour le gouvernement.

Cela l'a mis sur la sellette politique, les conservateurs sur la colline parlementaire ayant prévenu la banque de ne pas se montrer trop amicale avec les libéraux et de ne pas donner l'impression de vouloir que les Canadiens s'endettent pour financer la reprise.

M. Macklem assure que la banque agit indépendamment de tout ce que le gouvernement pourrait vouloir et que ses actions ont plutôt à voir avec son mandat de maintenir l'inflation annuelle le plus près possible de sa cible de 2,0 %. L'inflation est actuellement proche de zéro en raison de la pandémie.

«Nous avons beaucoup de Canadiens au chômage. Cela exerce une pression à la baisse sur l'inflation. Nous devons donc mettre beaucoup de stimulants monétaires dans le système pour atteindre notre objectif», a-t-il exposé.

«Je ne veux pas prétendre qu'il n'y a pas de décisions difficiles à prendre, mais notre objectif est clair.»

Vers la fin de l'entrevue, M. Macklem a pris une grande respiration pour réfléchir à une dernière question, qu'il a répétée à voix haute: «Comment je vais?»

Il a parlé de prendre l'air, de bien manger et de dormir suffisamment. Il a dit s'ennuyer de parler à ses collègues en personne et craindre que la banque ne perde une part de sa créativité dans ses réflexions si ses membres ne sont pas dans la même pièce, partageant leurs pensées et leurs idées.

«Nous devons nous protéger contre cela», dit-il.

Puis, il évoque l'incertitude qui pèse sur les ménages canadiens: les parents dont les enfants pourraient être à l'école un jour et à la maison un autre, ou d'autres qui ont des parents âgés qui ont besoin d'aide pour se procurer des produits essentiels en magasins.

Chaque Canadien doit jongler avec des demandes extraordinaires, dit-il, et personne ne sait comment cette pandémie va se résoudre. Cela engendre de l'anxiété.

«J'ai acquis beaucoup d'expérience, en particulier lors de la crise financière de 2008-2009. Cette crise est très différente. Mais vous savez, ce sentiment qui noue l'estomac n'est pas si différent», dit-il.

«Certaines des leçons de cette crise, et aussi certaines des choses que nous avons faites et qui n'étaient pas assez efficaces, je pense, sont très utiles pour affronter cette pandémie.»

Jordan Press, La Presse Canadienne