Littérature et forêts : la géographie de l’intime de Julien Thèves

Carole Bisenius-Penin, Maître de conférences Littérature contemporaine, CREM, Université de Lorraine
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Forêt de nuit. René Rauschenberger./ Pixabay

Auteur, scénariste et traducteur explorant l’espace urbain et les paysages naturels (Les Rues bleues, 2020 ; Le Pays d’où l’on ne revient jamais 2018, Prix Marguerite-Duras), Julien Thèves a également réalisé des documentaires sonores pour France Culture. Actuellement reçu durant deux mois, entre bois et vignes, au sein du dispositif Récit’Chazelles), résidence d’auteurs francophones et européens incluant un laboratoire hors les murs (Crem), l’écrivain développe à Scy-Chazelles, malgré le confinement, un projet créatif centré sur les forêts, une géographie littéraire et une exploration de l’intime.

La forêt et l’identité : de l’autobiographie à l’écopoétique ?

Porté par des artistes qui désiraient sortir l’art des galeries et des musées, le Land art s’est construit, dans le champ de l’art contemporain, autour d’un travail créatif basé sur la spatialité et les composantes du paysage et de la nature. De nombreux créateurs contemporains (Nils Udo, Richard Serra, Johanna Calle) et designers (Patrick Nadeau,Alexis Tricoire) revisitent l’approche végétale et le monde forestier, comme en témoigne une récente exposition de la fondation Cartier (« Nous les arbres », Paris, 2019), tandis que d’autres mènent une approche scientifique originale sur la biodiversité, à l’instar du botaniste italien Stefano Mancuso), de l’anthropologue canadien Eduardo Kohn (Comment pensent les forêts : vers une anthropologie au-delà de l’humain, 2017) ou du philosophe-pisteur Baptiste Morizot (Manières d’être vivant, 2020).

En littérature aussi, les forêts accompagnent la création contemporaine (Alice Ferney, Le règne du vivant ; Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie) suscitant un imaginaire et une véritable réflexion écopoétique interrogeant « les liens entre conscience environnementale et esthétique littéraire »).

En effet, de l’ecocriticism ou environmental literary studies (Lawrence Buell) dans le champ critique anglo-saxon, à l’écocritique (Greg Garrard) ou encore à la géopoétique (Kenneth White), une grande diversité d’approches de l’espace, du paysage et de la nature s’est développée récemment dans les études littéraires francophones (Stéphanie Posthumus). En France, la géographie littéraire (Michel Collot) procure également une autre façon de penser fiction et réalité à partir de l’environnement.

Pour Julien Thèves, l’auteur est celui qui se frotte à la spatialité et qui interprète les signes de manière sensible au contact de la forêt et de sa propre intériorité, comme il l’affirme dans son projet de résidence articulant géographie des lieux et autobiographie :

« La forêt m’attire, me fascine. Forêt de feuillus ou de conifères, bien sûr, mais aussi forêt mentale, enchevêtrement d’idées, chemins potentiels, humus des songes et de la mémoire, ombre protectrice de la conscience. Les forêts sont bien sûr l’inconnu, le continent à traverser, elles symbolisent l’inspiration, la découverte et l’exploration. Elles sont tout ce qu’on porte en soi, emmêlé, opaque, vivant, ce sont nos racines aussi qui parlent en forêt, nos racines ancestrales qui font qu’on vient de là. »

De la confession, au journal, à la chronique, la palette autobiographique offre à l’écrivain un genre littéraire hybride qui sait se jouer de l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage.

Tradition littéraire et formes alternatives in situ

Sous diverses facettes, les bois ont toujours constitué un lieu privilégié dans la tradition littéraire : mystérieux à l’image de Brocéliande dans la littérature médiévale, sous la plume de Chrétien de Troyes ; fascinants et inquiétants à travers les contes d’enfants ou de fées (Blanche Neige, le Petit Chaperon Rouge…) ; édens perdus et nostalgiques chez Rousseau, Kipling, Gracq.

<span class="caption">Aurélien Carlier, ingénieur forestier ONF et Julien Thèves, écrivain en résidence.</span> <span class="attribution"><span class="source">Carole Bisenius-Penin</span>, <span class="license">Author provided</span></span>
Aurélien Carlier, ingénieur forestier ONF et Julien Thèves, écrivain en résidence. Carole Bisenius-Penin, Author provided

Issu de la tradition américaine du nature writing (H. D. Thoreau et R.W. Emerson), confrontant l’homme à l’immensité du continent et à la rudesse de sa faune, l’arpentage de l’espace se pare d’une réflexion plus éthique chez des auteurs actuels dénonçant les ravages écologiques comme Richard Powers (L’Arbre-monde, 2018). Mais comment l’esthétique peut-elle renouveler la perception de la nature et de la forêt ?

Lieu où l’on se rend pour se perdre et espace propice au renouvellement de soi, la futaie favorise chez Julien Thèves une réflexion sur les formes littéraires autobiographiques alternatives in situ, à la croisée des chemins. Une sorte d’éventail dépliant exercices d’introspection, méditations poétiques et chroniques exposées sur le blog résidentiel de Récit’Chazelles.

L’auteur propose en fait une sorte d’installation à la frontière qui exploite la fragmentation et la dérive, mais aussi la forme textuelle de la chronique configurant un récit d’évènements passés classés dans un ordre chronologique, parfois emprunté au modèle des récits de voyage, à la promenade et au témoignage.

« Bonheur de marcher à plat sous les frondaisons – rien que le mot, déjà. Marcher dans une lumière tamisée, filtrée, diffractée, pailletée, mouvante, verte. Écouter les bruits, si minces, presque échoïques. Oui, la forêt est silencieuse, à peu près, mais ce silence rebondit, retentit, presque. Il est puissant, ce silence, il est sonore. On parle à mi-voix, pour ne pas déranger. Ou alors on continue nos longues conversations quand on marche à plusieurs, le dimanche, en forêt. On ne s’en fait pas, on continue le chemin. On est entré dans un autre espace. La ville est loin. La vie quotidienne, aussi. On est dans le vert, dans la lumière, dans la paix. On marche dans la forêt éternelle – oh, on sait bien qu’elle n’est pas éternelle, ni primaire – la dernière forêt primaire d’Europe est en Pologne ; je crois – mais il nous plaît de le croire. On retombe en enfance. C’est une forêt de conte […] » (J. Thèves « Chronique 2 »)

recitchazelles.univ-lorraine.fr/2020/10/13/chronique-2/

Collectant, façonnant, modelant, créant des formes littéraires alternatives autour de cette exploration du moi au fil des chroniques, l’écrivain nous rappelle notre fragilité et nous invite à redécouvrir ce que nos sens ne perçoivent plus. À mi-chemin entre journalisme et littérature, autobiographique et autofiction, cette « forêt de conte » diffuse également une interrogation sur l’image de soi qui s’y élabore, car en somme elle exhibe la possibilité selon Jérôme Meizoz « d’envisager l’énonciateur dans le texte (le “je”) et la personne biographique comme deux niveaux d’une même instance auctoriale » (Postures littéraires. Mises en scène modernes de l’auteur, p. 28).

De l’écrivain aux publics

Enfin, cette réinvention de l’environnement passe une poétique du mouvement dans l’espace initiée et partagée par Julien Thèves avec différents publics (écoles, université, séniors). La résidence d’auteurs en tant que dispositif de médiation culturelle devient ainsi l’occasion de mettre en place une stratégie de réappropriation de la nature, s’actualisant par le biais de la création littéraire, notamment lors d’un atelier d’écriture transgénérationnel dans les bois.

<span class="caption">Atelier d’écriture transgénérationnel, étudiants de l’Université de Lorraine et séniors.</span> <span class="attribution"><span class="source">Carole Bisenius-Penin</span>, <span class="license">Author provided</span></span>
Atelier d’écriture transgénérationnel, étudiants de l’Université de Lorraine et séniors. Carole Bisenius-Penin, Author provided

Cette déambulation rassemblant des étudiants de l’université de Lorraine et des séniors de Scy-Chazelles a été construite par l’auteur, en partenariat avec l’Office national des forêts, selon diverses strates : des contraintes littéraires, une écriture collaborative par groupes, des stations en fonction de la biodiversité à observer, des données techniques et scientifiques au moment des échanges grâce à l’expertise de l’ingénieur forestier de l’ONF. La promenade littéraire enclenche, par la dimension symbolique propre au déplacement, une narration inventée ou réinventée qui met les sens à l’épreuve selon l’anthropologue David Le Breton (Éloge de la marche, 2000), tout en visant à créer du lien social, à partager le lieu, à fabriquer des souvenirs. Une stratégie de réappropriation de la forêt par l’expérimentation littéraire passant par sa faune, comme en atteste cet extrait textuel mixte (étudiantes et sénior) :

« C’est mon premier automne. Les feuilles jaunes, orange, rouges, marron, me font un cocon protecteur dans lequel je me fonds. Ma fourrure rousse épouse les teintes de l’automne, et ma truffe noire se ravit de ces odeurs humides. Pourtant mes compagnons les arbres sont eux aussi menacés ; il a fait très chaud cet été, certains de mes amis se sont asséchés, privés qu’ils étaient de l’eau qui leur est nécessaire. Combien de temps vont-ils pouvoir m’offrir leur ramure bienveillante ? Je me sens très seul, loin de ma mère, à la recherche d’une nourriture rare. Désormais les chasseurs avec leurs fusils vont prendre possession de la forêt. Vite, vite, il me faut trouver un abri ; je vais être à découvert, comment faire pour survivre ? L’hiver peut m’être fatal. Je suis un nuisible, disent-ils. »

(Mélissa, Maud, Laura et Madeleine, « Le jeune renard »)

Dès lors, la création littéraire rend dicible l’immersion sensorielle qui constitue un moyen de capter les rapports complexes entre des manières de sentir et d’agir, dans l’interaction sociale de ce bain de forêt, modifiant sans cesse les regards et les pratiques.

Finalement, à la suite des travaux de la sociologue Rachel Thomas sur la marche, on peut dire que cette expérience de littérature mobile permet d’entrelacer à la fois « la dimension physique et fonctionnelle du déplacement », « la dimension esthétique du mouvement dans l’espace », « la dimension sociale de la mobilité » et « la dimension sensible du cheminement ». En cela, entre espaces réels et imaginaires, ne faut-il pas considérer la résidence d’auteurs comme un lieu possible d’expérimentation de la littérature de l’environnement, au-delà des forêts ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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