Loren Capelli en résidence : art de la spatialité et littérature de jeunesse

Carole Bisenius-Penin, Maître de conférences Littérature contemporaine, CREM, Université de Lorraine
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<span class="caption">L&#39;artiste en résidence. </span> <span class="attribution"><span class="source">Service communication&amp;culture INSPÉ de Lorraine, tous droits réservés</span></span>
L'artiste en résidence. Service communication&culture INSPÉ de Lorraine, tous droits réservés

Soutenir la création et participer à la diffusion des œuvres, en interaction avec les professionnels du livre et de la culture, telle est une des missions des résidences d’auteurs. Paradoxalement, d’un point de vue économique, si le chiffre d’affaires du secteur jeunesse en France est particulièrement florissant (351 millions d’euros, 2020), il faut savoir que les auteurs sont plus mal payés (5 ou 6 %) lorsqu’ils écrivent ou dessinent pour la jeunesse, qu’en littérature (10 %), comme cela a d’ailleurs pu être dénoncé par la « Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse ». D’un point de vue sociologique, cela renvoie aussi au fait que, sans même parler de la question du statut de l’auteur, la littérature jeunesse (les femmes représentent 70 %) reste toujours peu considérée, alors qu’elle constitue une interface importante en tant qu’objet-livre, souvent le premier rapport des enfants à la littérature, pourtant sa légitimité reste encore à construire.

S’inscrivant dans cette perspective, l’Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation de l’Université de Lorraine (Inspé) et le Centre de recherche sur les médiations (Crem) ont créé un dispositif original croisant résidence d’auteurs et laboratoire mobile.

Cette première résidence a reçu durant deux mois l’autrice-dessinatrice Loren Capelli qui, outre des dessins de presse dans les colonnes du New York Times, a développé une œuvre exigeante et particulièrement inventive (gravure, céramique, collage), à la fois exposée (Salon du livre de Montreuil, 2013) et primée (Prix Sorcières, Grand Prix de l’Illustration Jeunesse, 2020).

Comment habiter un espace ?

Cette première résidence a été vécue par Loren Capelli comme une opportunité de repenser sa façon d’habiter l’espace en tant qu’« artiste qui fait des livres ». Il ne s’agissait pas simplement de venir travailler dans un lieu autre, loin de son atelier parisien, mais selon elle « d’être dans un mouvement propre aux liens, aux rencontres, à la saison, c’est-à-dire se déplacer dans plusieurs sens, s’extraire du quotidien pour être en mouvement d’une autre manière ». En quelque sorte, un déploiement spatial différent, un « accès au dehors » grâce au dispositif résidentiel, permettant l’expérimentation, la récolte des matériaux sur un nouveau terrain et en même temps, cette possibilité d’être en jachère, de « laisser infuser le travail, sans préoccupation de productivité ».

<span class="caption">L’atelier Cap.</span> <span class="attribution"><span class="source">Loren Capelli</span></span>
L’atelier Cap. Loren Capelli

Diplômée de l’École supérieure d’art d’Épinal, Loren Capelli se distingue par un cheminement créatif qui refuse de hiérarchiser les pratiques et qui préfère interroger la force du rapport texte-image, à travers un jeu constant de poids et contrepoids, tout en traitant de thématiques fortes (la disparition, le deuil, l’autre) et du plaisir de raconter. Son recours à la littérature de jeunesse traduit d’abord une volonté d’échanger avec les enfants et correspond aussi à une frustration de l’enfance, « celle de ne pas avoir eu un accès aux livres », qu’elle finit par apprivoiser par un détour, un autre espace, celui du dessin et du design.

En somme, le livre devient le lieu de la curiosité infinie, « une passerelle » vers l’enfance et sa propre enfance. Une libération qui la mène par exemple avec l’Album Cap ! (2019) sur un autre territoire, dans les pas d’une fillette en forêt et qui offre une exploration sensorielle de soi et du monde, de multiples spatialités entremêlant un axe écologique et féministe. En même temps, cette œuvre aborde toute une dimension réflexive sous-jacente qui met en exergue sa pratique d’autrice, sa manière d’habiter ses travaux, de fabriquer ses territoires « en avançant à tâtons ». En écho, cette approche spatiale nous renvoie au concept d’« espace hodologique » du philosophe et épistémologue du paysage Jean‑Marc Besse, envisagé ainsi comme une « spatialité vécue et construite par le cheminement » inhérente à l’expérience.

Spatialités et médiations : investir les territoires

Si l’autrice-dessinatrice avoue que « faire un livre, c’est découvrir un territoire », son projet de résidence a été pensé autour de la création d’un nouvel album jeunesse nommé Jardin-enfants qui constitue une manière de rentrer en contact avec les tout-petits et amène, par le biais de l’imaginaire végétal déployé, à s’interroger sur les fonctions de cet espace clos. Un lieu propice au vagabondage, qui rappelle les rêves d’un autre écrivain jardinier, architecte-paysagiste et botaniste, Gilles Clément, initiateur du concept de « jardin planétaire » prônant le principe du « jardin en mouvement » inspiré par les dynamiques biologiques de la friche, dans lequel l’homme coopère avec la nature sans chercher à lui imposer un ordre. Entre espace public et espace sensible, Loren Capelli propose une ouverture sur le vivant à travers l’invention d’un parcours au sein d’un jardin-monde, terrain de jeu et d’apprentissage de la petite enfance.

<span class="caption">Une image de l’album Cap ! de Loren Capelli.</span> <span class="attribution"><span class="source">Loren Capelli</span></span>
Une image de l’album Cap ! de Loren Capelli. Loren Capelli

Le plaisir de la rencontre est également un moteur créatif qu’elle a su développer grâce à de multiples immersions, par le biais principalement des médiations résidentielles : l’espace de la galerie d’exposition d’art contemporain de l’Inspé (Le Préau) accueillant une série de ses grands fusains et céramiques (« Floraisons nocturnes »), de l’école avec trois classes partenaires, de l’université en relation avec des professeurs-stagiaires en formation, du livre avec des ateliers de dessins éphémères en bibliothèque (Médiathèque de Maxéville), ainsi que des dédicaces en libraire et dans des festivals (Zinc Grenadine, Le Livre à Metz-Festival littérature &amp; journalisme), et même l’espace virtuel, grâce à la mise en ligne d’une « lecture bruitée », d’une plongée performative dans l’univers sonore de son album jeunesse Cap ! réalisée en collaboration avec la musicienne Marisol Mottez.

Du terrain au laboratoire

Cette résidence s’inscrit dans le laboratoire mobile, mis en place par le Crem et l’INSPÉ de Lorraine, portant sur la résidence d’auteurs, les médiations culturelles et l’éducation artistique et culturelle (EAC). L’enjeu de ce laboratoire mobile, en tant que forme inventive de la recherche est d’établir un dialogue entre le milieu scientifique, de la formation, de l’éducation, du livre et ceux de la création littéraire et artistique. Du terrain au laboratoire, il s’agit donc sous l’angle du dispositif résidentiel et de l’éducation culturelle, de mettre en place une réflexion intégrative sur les enjeux de la littérature à l’école, en sachant que le domaine du livre et de la lecture constitue un des axes prioritaires de la généralisation de l’EAC. Mais qu’en est-il réellement sur le territoire ? Quelle place est faite aux auteurs et autrices dans ce dispositif politique ?

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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