Maradona, l’éternel adolescent

Fernando Arturo Muñoz Pace, Profesor de Periodismo, Universidad de Palermo
·6 min read
<span class="caption">Portrait représentant Diego Maradona avec le maillot de l&#39;équipe nationale argentine lors de la Coupe du monde 1986, photographié à Naples en mai 2017. </span> <span class="attribution"><span class="source">Julian Schlaen/Shutterstock</span></span>
Portrait représentant Diego Maradona avec le maillot de l'équipe nationale argentine lors de la Coupe du monde 1986, photographié à Naples en mai 2017. Julian Schlaen/Shutterstock

Le 26 avril 1991, il entamait une descente aux enfers. Pour la première fois, la police argentine l’arrêtait en possession de cocaïne dans un appartement du quartier de Caballito. Les trottoirs étaient bondés. La foule sautait en scandant : « Maradó ! Maradó ! » C’étaient, pour la plupart, des adolescents accourus depuis un collège des environs, presque aussi rebelles que l’idole qu’ils étaient venus soutenir contre vents et marées.

La vie de Diego Maradona, rongée par la drogue et pleine de contradictions, laisse cependant apparaître un fil conducteur : la rébellion typique d’un adolescent. Plus précisément, celle d’un homme né dans un quartier très modeste qui conquit le monde avec ses buts inoubliables, comme les deux qu’il infligea aux Anglais en quart de finale du Mondial de 1986 : le « but du siècle » et la non moins fameuse « main de Dieu ».

Sa rébellion n’épargnait quasiment rien. En Italie, avant sa brève détention pour possession de drogue (il a passé une nuit en prison, payé une caution de 20 000 dollars et n’a été contraint qu’à suivre une cure de désintoxication), il avait déjà refusé de payer ses impôts. Le fisc lui réclamait près de 40 millions d’euros.

Lors du Mondial de 1994, sous les yeux du monde entier, il a été contrôlé positif après le match Argentine-Nigeria. Une fois de plus, la drogue, en l’occurrence l’éphédrine ; et, une fois de plus, la rébellion, digne d’un jeune de 19 ans. Comme celui qui avait gagné la Coupe du monde de football des moins de 20 ans en 1979 et fut félicité par Jorge Rafael Videla en pleine dictature militaire.

La politique le prenait par la main

En matière de politique, Maradona a toujours louvoyé. Certes, Videla l’a appelé mais le footballeur n’a pas fait preuve de constance dans ses sympathies pour le régime dictatorial. En 1986, après le triomphe argentin lors du Mondial au Mexique, il est apparu sur le balcon de la Casa Rosada au côté du président Raúl Alfonsín. La politique le prenait de nouveau par la main.

L’année suivante, il fit la connaissance de Fidel Castro à Cuba. Le joueur apparaissait comme un personnage de plus en plus rebelle, au sens latino-américain du terme, c’est-à-dire révolutionnaire. Il exprima son admiration pour Che Guevara, dont il se fit tatouer le visage. Mais, en 1989, la rébellion revint, au sens courant cette fois. Maradona manifesta son soutien à Carlos Menem, un péroniste néolibéral qui le déclara ambassadeur sportif de l’Argentine. L’idylle ne dura pas, car le joueur alla jusqu’à accuser le péronisme d’avoir organisé la perquisition de 1991.

En 2000, il afficha ses sympathies pour le président Fernando de la Rúa. Une fois encore, l’idylle fut brève. Maradona ne tarda pas à le critiquer. Un président plus rebelle, du moins en public, ne tarderait pas à arriver au pouvoir. Cette fois, Maradona serait enfin cohérent avec lui-même.

L’éternel adolescent idéaliste

En 2005, lors du Sommet des Amériques, Maradona s’illustra par son soutien actif à Néstor Kirchner et Hugo Chávez. Son tatouage du Che sur le bras le montrait, une fois encore, sous un jour d’adolescent idéaliste. Politiquement, en revanche, il avait mûri. Il s’engagea ainsi publiquement en faveur de Cristina Kirchner (présidente de 2007 à 2015) et critiqua sévèrement son successeur Mauricio Macri. Les derniers mois, il portait aux nues Alberto Fernández, qui l’avait reçu à la Casa Rosada pour rejouer le salut au balcon de 1986.

Le joueur expliqua un jour ses sympathies politiques :

« Ceux qui ne m’aiment pas répètent à qui veut l’entendre que j’ai soutenu tous les partis politiques au pouvoir en Argentine. […] Mais ce n’est pas moi qui ai frappé à leur porte pour leur demander de poser pour une photo. C’est eux qui m’ont invité. »

Une vie privée mouvementée

En plus d’une vie marquée par la drogue et les internements successifs, le rebelle, le transgresseur permanent, eut aussi une vie privée assez mouvementée. Il divorça de son amour de jeunesse, Claudia Villafañe, puis s’installa avec Verónica Ojeda, puis Rocío Oliva. Quoi qu’il en soit, les séparations et les réconciliations confirmèrent son incapacité à se stabiliser bien que, dans les pires moments, il a toujours pu compter sur l’aide des femmes de sa vie. Il était célibataire depuis 2018.

Sa rébellion, qui se manifestait par une transgression quasi permanente, était une vertu autant qu’une souffrance, écrit Carlos Gustavo Motta dans un article intitulé « Qu’est-ce que la rébellion ? », qui la considère comme un feu intérieur, une constante explosion, dont le combustible serait la drogue. Shakespeare disait que la jeunesse trouve la révolte en elle-même, quand elle ne la trouve pas près d’elle.

La rébellion arrête le temps

Carlos Motta ajoute que la souffrance peut intervenir « lorsqu’on tente d’imposer un nouvel ordre construit sur des promesses et porté par un discours monolithique, hostile, insupportable, intolérable et odieux. Une voix unique et tyrannique qui ne gouverne qu’au travers de ses caprices inaltérables à long terme ».

J.A. Miller explique dans Comment se rebeller que « la rébellion, en tant que telle, n’a pas de foi, ne spécule pas sur l’avenir, et ne brille que dans le moment présent. Elle se livre intégralement dans la rencontre de ce qui nous est insupportable et dans la décision, l’acte qui suit immédiatement, sans temps mort. […] Ce voyage de l’extase vous saisit comme un tout condensé dans l’unité de votre être et de celui-ci, vers et pour la mort ».

Mais, dans le cas de Maradona, cette rébellion, cette transgression quasi constante nous ramène encore à Shakespeare, qui disait que celui qui se révolte reste jeune toute sa vie. Comme l’explique Carlos Motta, la rébellion arrête le temps. Comme cela arrive aujourd’hui à beaucoup de gens dans le monde.

Traduit de l’espagnol par Anne-Laure Martin et M. André pour Fast ForWord.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

Lire la suite: