Marion Maréchal : l’héritière qui bouscule les codes du champ politique

Christèle Lagier, Maîtresse de conférences de science politique, Avignon Université-LBNC, chercheuse associée au Cherpa, Sciences Po Aix, Aix-Marseille Université (AMU)
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Marine Le Pen n’est plus à une conversion près et va jusqu’à jouer la carte participative pour gagner enfin l’élection présidentielle en 2022.

À la tête du FN depuis plus de 10 ans, elle n’est pas parvenue à transformer en profondeur le parti au-delà du changement de nom. Figure d’opposante, aux faibles relais locaux, beaucoup s’interrogent sur le bilan de la présidente du RN et sur son avenir politique.

Et ce d’autant plus que les idées qu’elles portent sont aujourd’hui non seulement concurrencées par la droite de l’échiquier politique, mais aussi par d’autres acteurs de sa famille politique, avec en tête de file, sa nièce, plus que jamais active sur le terrain malgré son apparent retrait de la vie politique.

L’héritière

Héritière, Marion Maréchal (Le Pen) l’est indéniablement. Héritière d’un nom qu’elle a évacué, d’une famille politique et d’une petite entreprise familiale. Elle s’inscrit malgré sa jeunesse (31 ans) dans le sillon creusé par son grand-père, Jean‑Marie Le Pen depuis une cinquantaine d’années.

Elue députée de la troisième circonscription du Vaucluse en 2012 sous l’étiquette Front national, elle s’impose localement, nationalement et surtout médiatiquement en cassant certains des codes de cet héritage.

Localement d’abord, elle entame doucement mais sûrement sa politique de la main tendue aux édiles de droite avec lesquels elle ambitionne de fonder l’union de toutes les droites. Cela va de ses relations cordiales avec Jacques Bompard, pourtant honni par son grand-père, au positionnement de son suppléant, Hervé de Lépineau, comme candidat d’opposition de droite au maire sortant lors des élections municipales de 2014 à Carpentras.

Nationalement ensuite, elle a progressivement légitimé sa place au sein de l’appareil partisan et a construit, à force de travail, l’image d’une femme politique consciencieuse et soucieuse de l’intérêt général.

Médiatiquement enfin, elle concurrence sa tante Marine Le Pen sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio où ses concurrents finissent par la prendre au sérieux.

Le mythe idéal de la dédiabolisation

Parmi les codes qu’elle bouscule, il y a de fait le virilisme, porté par les fondateurs de la nouvelle droite composant du Front national depuis l’origine et que la figure de Marine Le Pen contribue elle aussi à faire évoluer.

Comme cette dernière, elle apporte un soin tout particulier à son image de jeune femme moderne et parfois exagérément souriante. Elle incarne de manière assez idéale le mythe de la dédiabolisation initiée par sa tante qu’elle concurrence à l’évidence en termes de popularité.

Jeune retraitée de la vie politique en 2017, elle accroît depuis ses premiers pas un capital sympathie inégalé par les autres figures du Front national devenu depuis 2017 Rassemblement national.

En témoigne les propos admiratifs de ce candidat FN rencontré pour mes travaux sur le vote FN, novice en politique lors des municipales 2014 dans le sud de la France :

« Ah Marion, je l’ai vu une fois, je suis resté couac quand même la façon dont elle s’exprime à 22 ans… Elle a sa place à l’Assemblée nationale oui carrément mais bon ça passe par des jeunes comme ça je pense le Front national… ça n’a rien à avoir avec Marine… Marine devrait être comme Marion ».

Détachée de la compétition politique, elle a réussi à s’extraire de l’étau partisan pour investir ce qu’elle appelle elle-même les canaux de la « méta-politique », concept imaginé par Joseph de Maistre et Antonio Gramsci, qui désignerait, écrit Libération :

« l’étude de tout ce qui sous-tend la politique, non pas de la “tambouille” ou de la “politique politicienne” mais des idéologies qui infusent dans la société et la structurent ».

Créer des lieux de savoir à son image

Directrice générale de l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (ISSEP) elle présente volontiers cet institut comme concurrent direct de Sciences Po.

Elle dénonce ces lieux de formation des élites « sclérosées » selon elle par « l’entre soi » parisien, mais aussi, comme elle le déclare dans un entretien avec l’ancien magistrat Philippe Bilger des idéologies « mortifères » telle que l’indigénisme, la théorie du genre, le décolonialisme ou le privilège blanc.

Elle joue ainsi la carte d’un populisme assumé fortement anti-élites mais en se positionnant de manière tout à fait singulière sur leur terrain pour les concurrencer.

Via le think tank Centre d’analyse et de prospective (CAP) qu’elle présente comme un centre de recherche, elle choisit donc pour le moment la théorie contre l’action politique.

Elle n’exclut pourtant à aucun moment un retour en politique, cette position messianique s’incarne dans la création de ce Centre de recherche qui lui offre la légitimité pour intervenir de manière « informée » dans l’espace médiatique.

Une conquête culturelle des esprits

Elle se donne ainsi les moyens de labourer les terres délaissées par les partis politiques classiques dont elle constate l’effondrement généralisé. Elle s’engage très pratiquement dans une conquête culturelle des esprits, dans l’héritage de son père Samuel Maréchal, soutien de Bruno Mégret lors de la scission qui l’opposait à Jean‑Marie Le Pen en 1999.

Elle tient les deux bouts de cette filiation alors qu’elle ménage encore la « chèvre » familiale, en laissant à sa tante le leadership pour la présidentielle de 2022 et le « chou » de sa propre carrière qu’elle prend le temps de dessiner à travers une mise en scène personnelle, communicationnelle particulièrement forte et égocentrée, notamment via l’usage foisonnant de photos la représentant (voir ainsi son site).

Parmi les chantiers intellectuels à conquérir, elle investit la laïcité sous l’angle du projet de loi contre le séparatisme actuellement en débat à l’Assemblée nationale, thème déjà largement trusté par sa tante.

La défense des femmes occidentales blanches et chrétiennes

Dans cette situation de pandémie mondiale, elle s’attaque également à la défense des libertés publiques qu’elle raccroche très vite à celles menacées des femmes occidentales blanches et chrétiennes.

Positionnement qu’elle prend soin de distinguer du « néo-féminisme » contemporain, fortement marqué à gauche et qu’elle n’envisage que sous l’angle d’une « compétition victimaire » entre les hommes et les femmes, « nouvelle lutte des classes transformée en nouvelle lutte des sexes » selon ses mots lors de l’entretien avec l’ancien magistrat Philippe Bilger déjà cité.

Elle défend ainsi la nécessaire complémentarité entre les hommes et les femmes en niant le fait que différence puisse signifier hiérarchie entre les sexes.

Elle cale à l’occasion cette conception, devenant inévitablement dans sa bouche discours politique, sur celui de la religion catholique qui défend la division sexuelle des rôles sociaux comme garantie de l’équilibre de l’unité de référence que constitue la famille.

Francesca Scrinzi entre autres chercheurs, a bien souligné en quoi de telles stratégies dissimulent des formes de racialisation des rapports sociaux de sexes qui visent à renforcer les fondamentaux racistes du parti.

Dans cette croisade, Marion Maréchal Le Pen bénéfice d’un environnement médiatique et politique favorable et fortement enclin, comme le souligne Éric Fassin, à la politisation conjointe des questions sexuelles et raciales et par extension religieuses.

Le langage d’un nouveau racisme

Cet environnement s’est construit à la faveur d’un « féminisme d’État » tel que le définit Sylvie Tissot, développé dans la France des années 2000 et qui a fourni selon elle « le langage d’un nouveau racisme », euphémisé et par conséquent « respectable ».

Évacuant l’imbrication des questions de genre, de classe et de race, ces détournements qui ont contribué à profondément diviser les mouvements féministes, ont également ouvert la voie à des définitions alternatives du féminisme dans lesquelles s’engouffrent les formations génétiquement inscrites dans la filiation de l’extrême droite.

Il en va d’organisations telles que les Antigones ou encore le collectif Némésis qui, se démarquant des mouvements féministes historiques, surfent eux aussi sur ces détournements discursifs.

Alors que le premier replace la femme dans son rôle collectif au sein de la société, le second, dans une relative proximité avec les mouvements de droite conservateur états-uniens défend une approche très individualiste. Ils s’éloignent tous les deux de l’incarnation d’un groupe de femmes unies par une quelconque sororité.

Les femmes qui portent ces discours apparaissent comme d’autant plus légitimes quand, à l’image de Marion Maréchal Le Pen, elles sont elles-mêmes séparées du père de leur enfant, indépendantes professionnellement et financièrement, à fort capital culturel et outsiders dans un milieu masculin tel que peut l’incarner encore aujourd’hui la politique.

Marion Maréchal Le Pen, de par sa jeunesse, sa popularité et son extériorité au champ politique traditionnel fortement démonétisé renvoie les signaux d’une modernité qui peut difficilement lui être disputée. Ce travail d’incarnation altère significativement la portée conservatrice voire réactionnaire de ses positions qu’elle défend de plus en plus fréquemment dans des arènes médiatiques et politiques devenues très réceptives.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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