Meng contre les deux Michael : des leçons pour le Canada et le monde

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Michael Kovrig avec sa femme Vina Nadjibulla à son arrivée à Toronto. La Presse canadienne/Frank Gunn

Alors que le Canada célèbre le retour des « deux Michael », il faut se demander ce que cette saga de diplomatie des otages nous enseigne sur les relations du Canada avec la Chine — et le monde.

Michael Kovrig et Michael Spavor ont pu prendre l’avion dès que Meng Wanzhou, cadre de Huawei détenue à Vancouver, a conclu un « accord de poursuites suspendu » avec le gouvernement des États-Unis.

La Chine et le Canada peuvent se targuer d’avoir atteint leur objectif — accueil des deux Michael par le premier ministre Justin Trudeau et retour triomphal de Meng Wanzhou en Chine.

Mais la Chine, qui signalait discrètement son intention d’échanger les prisonniers depuis un certain temps, en sort grande gagnante.

Dès l’arrestation de Meng en 2018, Pékin avait riposté en détenant Kovrig puis Spavor peu après. La plupart des spécialistes s’attendaient à voir la Chine prétendre encore quelques mois que les deux Canadiens avaient été arrêtés pour des crimes véritables. Leur libération aussi rapide a surpris tout le monde. C’était donnant-donnant : Meng contre les deux Michael.

Par ce retournement très rapide, le parti communiste chinois envoie un message plus important au monde : ne nous cherchez pas !

Jouer selon ses propres règles

La Chine veut désormais figurer sur le même pied que les États-Unis. C’est que dans « l’ordre international fondé sur les règles » que chérit le Canada et un bon nombre d’autres pays, le gouvernement américain joue sur deux tableaux — dans le respect des règles quand ça fait son affaire, quitte à les enfreindre quand l’intérêt national le dicte.

Le gouvernement chinois veut jouer dans la même ligue. Après une ascension pacifique sur la scène mondiale, il veut désormais inspirer la crainte et le respect à travers la même capacité de jouer selon ses propres règles.

Les responsables politiques canadiens doivent accepter ce fait pour en tirer les leçons et élaborer une stratégie envers la Chine plus efficace.

Depuis un siècle, la politique étrangère canadienne s’appuie sur la bonne entente avec les Américains. Il faut désormais appliquer les leçons apprises pour mieux gérer les relations avec un pays devenu l’autre superpuissance.

Avec du recul, on constate que la diplomatie d’otages et de représailles n’est pas du tout nouvelle.

En 1967, alors que les autorités britanniques à Hongkong réprimaient les manifestants, interdisait trois journaux procommunistes et emprisonnait certains employés, dont des Chinois, les autorités chinoises ont immédiatement riposté en ciblant le seul journaliste britannique présent en Chine. Le correspondant de Reuters, Anthony Grey, a passé 777 jours en résidence surveillée. Et lors de la libération des employés des journaux deux ans plus tard, Anthony Grey a immédiatement retrouvé la liberté.

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Norm Webster dans un habit foncé

À l’époque, le premier ministre Zhou Enlai avait déclaré aux journalistes incluant le correspondant du Globe and Mail en Chine (mon père, incidemment) qu’Anthony Grey serait le bienvenu pour reprendre son travail. Il plaisantait ouvertement sur sa capacité de détenir le correspondant à volonté.

La diplomatie des otages n’a donc rien de nouveau.

50 ans de liens diplomatiques

Depuis lors, les efforts du Canada ont visé à faire entrer la Chine dans « l’ordre international fondé sur des règles ». Dès 1971, le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau avait défié les vœux du gouvernement américain en établissant des relations diplomatiques avec la Chine populaire.

Dans la continuité des efforts des missionnaires canadiens œuvrant en Chine entre 1892 et 1950, u compris une longue histoire des relations entre le Québec et la Chine, l’aide canadienne visait à reconstruire la Chine.

Depuis 1971, la politique chinoise du gouvernement canadien alterne entre l’élan missionnaire et l’appât du gain à travers le commerce. Dans les deux cas, le but visé était d’amener la Chine à se conformer aux normes internationales.

Puis en 1997, le gouvernement de Jean Chrétien a fait un virage à 180 degrés en retirant son soutien à une résolution des Nations unies sur les droits de la personne en Chine. Le Canada et la Chine sont alors entrés dans l’ère des « dialogues bilatéraux sur les droits de la personne ».

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Le Premier ministre Jean Chrétien inspectant la garde d’honneur lors des cérémonies d’accueil au Grand Hall du Peuple en 2003 à Pékin. La Presse canadienne/Paul Chiasson

Comme l’a fait valoir Charles Burton, spécialiste de la Chine, le seul résultat de cette approche confidentielle aura été d’écarter les groupes de défense des droits de la personne.

Si le Canada refusait de bousculer la Chine en matière de droits, c’est en partie parce qu’il cherchait à doubler les autres pays sur le commerce, devenu le principal enjeu. Le Canada a commencé à y envoyer d’énormes missions commerciales, trop heureux de récolter les miettes.

Impunité implicite

En conséquence, les responsables chinois se sont sentis en position d’arrêter et de détenir les deux Michael sans risque de représailles. Faut-il s’en étonner ? Quelques décennies leur avaient montré qu’ils n’avaient rien à craindre.

Déjà, en 2006, la Chine avait arrêté un citoyen canadien, Huseyin Celil, sans faire de cas de la diplomatie « discrète » à la canadienne. L’ambassadeur était si peu préoccupé qu’il a même oublié que le détenu était canadien.

À l’évidence, dans le cas des deux Michael, les diplomates canadiens ont trouvé une astuce. Mais on ne peut guère parler d’une approche intégrée puisque le commerce bilatéral s’est poursuivi à un rythme soutenu.

Déjà, des voix canadiennes s’élèvent pour réclamer un retour au statu quo avec la Chine.

Mais d’autres réclament d’Ottawa une posture beaucoup plus ferme, et qu’il intègre la nouvelle alliance militaire AUKUS entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, qui vise à contenir les Chinois.

Lire la suite: Le Canada doit revoir sa stratégie avec la Chine et s’inspirer de l’Australie

Mais ce qu’il faudrait réellement au Canada, ce serait une politique chinoise s’appuyant sur l’histoire et la compréhension aussi habile que celle établie vis-à-vis du voisin américain.

Chez les responsables chinois, l’histoire compte pour beaucoup. Leurs intentions se révèlent souvent à travers des analogies historiques.

Après le « siècle d’humiliation » qui a permis aux puissances occidentales de lui dicter sa conduite, la Chine postrévolutionnaire a cherché à se faire respecter. Désormais au centre de l’économie mondiale, elle émerge maintenant en position de force.

Que peut faire le Canada ?

Le Canada devrait rétablir le poste de sinologue à son ambassade à Pékin. Les universités canadiennes pourraient enseigner davantage l’histoire chinoise. Les médias pourraient assurer une couverture plus approfondie, comme ils le font pour les affaires américaines.

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le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Bin Salman regarde Justin Trudeau

En même temps, les responsables canadiens doivent cesser de faire le contraire de ce qu’ils prêchent. Les Chinois, qui observent également le Canada, voient des premiers ministres qui déchirent leur chemise en public sur les droits de la personne pour ensuite les supplier d’accroître les échanges commerciaux. Sur Twitter, ils se gargarisent sur le féminisme de leur politique étrangère tout en livrant des armes à l’Arabie saoudite.

Lire la suite: Canada’s checkered history of arms sales to human rights violators

Au lieu de jouer les tigres de papier, le Canada devrait s’engager dans une politique cohérente fondée sur les droits humains intégrant tous les ressorts de la diplomatie et du commerce.

Sans pour autant négliger sa politique intérieure. Car le Canada, comme la Chine, présente un bilan catastrophique à l’égard des peuples autochtones – cris ou ouïgours, tibétains ou atikamekw. Dans les deux pays, le génocide historique se poursuit.

Lire la suite: How Canada committed genocide against Indigenous Peoples, explained by the lawyer central to the determination

Il est temps que le Canada joigne la parole aux actes. En espérant que les célébrations du retour des deux Michael inspireront une politique qui saura éviter que l’histoire se répète.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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