Les oligarques ukrainiens en ordre de bataille face à la Russie

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<span class="caption">Depuis le début de la guerre, le milliardaire Petro Porochenko, ancien président de l’Ukraine (2014-2019) et adversaire politique de Volodymyr Zelensky, a pris la tête d’une brigade de la défense territoriale. Ici le 26&amp;nbsp;février à Kiev. </span> <span class="attribution"><span class="source">Drop of Light/Shutterstock</span></span>
Depuis le début de la guerre, le milliardaire Petro Porochenko, ancien président de l’Ukraine (2014-2019) et adversaire politique de Volodymyr Zelensky, a pris la tête d’une brigade de la défense territoriale. Ici le 26&nbsp;février à Kiev. Drop of Light/Shutterstock

Des phénomènes politiques uniques en leur genre se sont développés en Ukraine depuis l’accession du pays à l’indépendance en 1991. Le président Volodymyr Zelensky, dont le parcours n’a pas fini de nous interpeller, en est un exemple emblématique. Les oligarques, figures centrales des systèmes politique et économique ukrainiens, en sont un autre. Leur rôle a été prépondérant durant les 30 dernières années, quels que soient les responsables au pouvoir. Qu’en est-il de leur action aujourd’hui, quand leur pays est en proie à la violente attaque russe depuis plus de deux mois ?

Un cas dissemblable de la Russie

Élite économique ayant bâti leur fortune dans le sillage du passage à l’économie de marché au cours des années 1990, les oligarques ont largement joué, durant les 30 dernières années, des liens personnels qu’ils ont tissés avec les acteurs politiques pour servir leurs intérêts économiques.

Leur émergence rappelle celle de leurs homologues russes, qui ont su, sous la présidence Eltsine (1991-1999), tirer profit de l’imperfection des réformes pour s’assurer richesse et influence. Fin février, il était ainsi frappant de voir, comme à travers un miroir, les présidents ukrainien et russe convoquer chacun leurs troupes oligarchiques respectives pour s’assurer de leur soutien dans les heures précédant la guerre.

Le parallèle entre les systèmes oligarchiques ukrainien et russe contemporains s’arrête toutefois à ces deux réunions. Depuis une vingtaine d’années, les oligarques russes ont été mis au pas par Vladimir Poutine, et bien peu d’entre eux osent aujourd’hui grogner contre la guerre menée par le Kremlin, qui dévaste pourtant leurs actifs économiques.

Au contraire, les oligarques ukrainiens constituent depuis des années des forces autonomes, et ont largement façonné le système politique national en y projetant leurs rivalités d’affaires. Certes clientéliste, celui-ci était caractérisé, avant le bouleversement induit par la guerre, par un indéniable pluralisme.

2014 : les oligarques en première ligne

Les oligarques ukrainiens ont tenu un rôle spécifique face à chacune des agressions du Kremlin sur leur territoire. Toutefois, ce rôle a largement évolué depuis l’annexion de la Crimée et l’apparition des républiques séparatistes du Donbass en 2014.

Appartenant par nature tant au monde politique qu’à celui des affaires, les oligarques ont vu leur double nature poussée à son paroxysme pendant le conflit de 2014, au point qu’ils se sont parfois substitués à des institutions étatiques ébranlées. Face à la déroute de l’armée ukrainienne dans l’Est, les oligarques ont en effet remplacé par leurs réseaux personnels la chaîne administrative, utilisé leurs propres sources de revenus pour financer des missions relevant du régalien et ont occupé le devant de la scène politique.

Au plus fort de la crise, certains de ces hommes d’affaires sont devenus gouverneurs de régions : ainsi, Ihor Kolomoïsky a pris la tête de l’oblast de Dniepropetrovsk (mars 2014–mars 2015) et Serhiy Taruta celle de l’oblast de Donetsk (mars-octobre 2014).

D’autres ont tenu le rôle de négociateurs directs avec les séparatistes ou avec le Kremlin : ce fut notamment le cas de Viktor Medvedtchouk et de Rinat Akhmetov.

Les exemples de leur implication dans les affaires politiques et militaires à cette époque abondent. Il serait difficile de ne pas citer Petro Porochenko, l’une des premières fortunes du pays, élu président en 2014 à la suite de la fuite en Russie de son prédécesseur Viktor Ianoukovitch (2010-2014). À la tête d’un mouvement pro-européen, Petro Porochenko avait alors confié à un autre milliardaire, Iouri Kossiouk, le poste stratégique de chef adjoint de l’administration présidentielle en charge du contrôle des armées.

Son successeur au sommet de l’État, Volodymyr Zelensky, novice en politique avant son élection en 2019, avait durant la campagne présidentielle été présenté par ses adversaires comme une marionnette d’Ihor Kolomoïsky, bien connu, au-delà de son passage au poste de gouverneur de l’obast de Dniepropetrovsk, pour avoir pris en charge le financement des bataillons armés de volontaires venus épauler l’armée ukrainienne dans le Donbass.

Ihor Kolomoïsky avait effectivement mis ses chaînes de télévision au service du candidat Volodymyr Zelensky et, après la victoire de celui-ci, a réussi pendant un pendant un temps à imposer son avocat personnel à la tête de l’administration présidentielle.

Quand Zelensky tente de « désoligarchiser » l’Ukraine

Après ces épisodes de faste pour le système oligarchique ukrainien, l’année 2020 a constitué un tournant. Volodymyr Zelensky, en poste depuis mai 2019, s’est alors décidé à réduire l’influence de l’ensemble des figures oligarchiques du pays. Les objectifs de cette entreprise étaient pour lui nombreux. Il s’agissait tout autant de tenir ses promesses de lutte contre la corruption, de se libérer de soutiens bien encombrants, de brider des concurrents politiques et de se conformer aux demandes de réformes des bailleurs de fonds internationaux.

Cette « désoligarchisation » s’est traduite par la ratification, en novembre 2021, de la loi sur « l’influence excessive de personnalités économiques ou politiques sur la vie publique (oligarques) » qui vise à encadrer les activités politiques des milliardaires, notamment leur financement des partis. Plus tôt, le Parlement avait voté le le 13 mai 2020 en faveur d’une loi qui empêchait les banques déclarées insolvables ou nationalisées d’être récupérées par leurs précédents propriétaires, et dont la finalité était à ce point destinée à contrecarrer un oligarque en particulier qu’elle est désormais passée à la postérité sous le nom de « loi anti-Kolomoisky ».

L’activisme des autorités ukrainiennes a également eu pour effet de dresser des obstacles sur la route d’oligarques étant ou se rêvant concurrents politiques de Volodymyr Zelensky, comme Petro Porochenko ou Viktor Medvedtchouk. Certains observateurs s’accordent à dire que les procédures légales pour soupçons de trahison lancées en 2021 contre ce dernier, relais plus que notoire de Vladimir Poutine en Ukraine, n’ont pas été sans conséquences sur la dégradation des relations entre Kiev et le Kremlin.

Ces actions ont aussi pu avoir pour effet de détériorer les canaux de communication entre la présidence et les hommes d’affaires. Dans les heures précédant l’invasion, plusieurs sources de presse ont annoncé le départ de nombreux oligarques ukrainiens vers l’étranger. Ces errements ont obligé Volodymyr Zelensky à resserrer les rangs lors de la réunion évoquée au début de cet article.

En 2022, les oligarques acceptent de laisser l’État ukrainien prévaloir

L’entièreté des conclusions sur le rôle précis des oligarques ukrainiens dans ce conflit ne pourra être tirée qu’à la fin de celui-ci. Pour autant, leurs actions pendant cette première phase de la guerre permettent déjà d’esquisser quelques hypothèses.

Huit années après la révolution du Maïdan, les oligarques ukrainiens ont cette fois-ci choisi de soutenir l’État plutôt que de se substituer à son action. Confronté de nouveau à l’invasion de son territoire par la Russie, le gouvernement ukrainien s’est affirmé dans son rôle, laissant moins de marge de manœuvre aux oligarques qu’en 2014.

Au lieu d’endosser des fonctions régaliennes, les plus grandes fortunes d’Ukraine ont cette fois mis leurs ressources au service du gouvernement, contribuant à le renforcer. Ce fut notamment le cas de Rinat Akhmetov, qui a offert une avance sur l’impôt de ses sociétés, de Iouri Kossiouk, qui a fait don de la quasi-totalité de la production agro-alimentaire de son groupe MHP à l’effort de guerre et à des organismes de charité, ou encore de Viktor Pintchouk, qui a fourni à l’armée du matériel destiné à la construction de fortifications antichars via son groupe industriel Interpipe.

Une deuxième conclusion se dessine aussi clairement. Mis à part quelques acteurs isolés comme le pro-russe Viktor Medvedtchouk, interpellé le 13 avril, les acteurs du système oligarchique se caractérisent cette fois par la grande homogénéité de leur jeu vis-à-vis du Kremlin. Tous font preuve d’unité pour soutenir la résistance ukrainienne et condamnent sans réserve l’invasion russe.

Illustration de l’ironie d’un patriotisme ukrainien renforcé involontairement par Vladimir Poutine, même les oligarques ukrainiens qui soutenaient par le passé l’idée d’une relation renforcée avec le Kremlin lui ont désormais tourné le dos. C’est le cas d’acteurs importants comme Rinat Akhmetov, mais aussi de figures moins connues comme les époux Oleksandre et Galina Gerega, bénéficiaires du groupe de distribution Epicentr, qui ont annoncé mettre la totalité de leur flotte de véhicules à disposition de l’armée ukrainienne. Oleksandre Gerega avait siégé au Parlement ukrainien de 2012 à 2014 sous l’étiquette du Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch, et s’en était détaché quelques jours avant la destitution de ce dernier.

Cette évolution des rapports avec l’État n’invalide pas l’existence du système oligarchique ukrainien, mais révèle sa grande capacité d’adaptation plastique. Aujourd’hui, comme en 2014 et comme pendant la crise du Covid, le gouvernement puise chez les oligarques les ressources et le soutien susceptible de l’aider à traverser les épisodes de crise les plus intenses.

Interrogé début mars 2022 sur le processus de désoligarchisation, Volodymyr Zelensky a laconiquement répondu que celui-ci avait été initié « dans une autre vie ». Une vie qu’a essayé d’interrompre l’invasion lancée par Vladimir Poutine le 24 février dernier, et dont il faut espérer et favoriser le retour.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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