Pari politique versus risques épidémiologiques : le quitte ou double d’Emmanuel Macron

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris 2 Panthéon-Assas), Auteurs fondateurs The Conversation France
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Saisi, comme tous les dirigeants de la planète, par une pandémie non anticipée parce que nos sociétés avaient perdu toute culture épidémique depuis un siècle, le président Macron a d’abord calé son action sur les recommandations médicales.

Depuis la fin du confinement strict, et des dégâts économiques et sociaux qu’il a engendrés, il s’est éloigné du corps médical pour regagner en autonomie politique, en le justifiant par plusieurs arguments : volonté de promouvoir un discours optimiste, réaffirmation d’un pouvoir d’arbitrage, remettre les scientifiques à leur place.

Ce choix d’une politique dite de « contrôle de l’épidémie » (contre une stratégie d’éradication) est lourd d’incertitudes sur l’aptitude à vraiment maîtriser la dynamique épidémique et comporte un risque politique évident. En effet, son refus de prendre des mesures coercitives fortes pour casser la dynamique épidémique pourrait être jugé rétroactivement obstiné et ouvrir la voie à un procès en responsabilité sur la dégradation de l’épidémie, sur la saturation des hôpitaux, voire sur une hausse choquante du nombre de morts.

La polémique commence d’ailleurs à monter chez les enseignants et les scientifiques qui appellent à une gestion plus sévère de l’épidémie en mobilisant des contre-arguments.

L’optimisme politique contre l’alarmisme scientifique

Les scientifiques fondent leurs préconisations sur des modélisations alors même que découvrant ce nouveau virus, leurs prévisions n’ont pas toujours été pertinentes. Ils avouent d’ailleurs en ce moment ne pas pouvoir s’expliquer la baisse des cas en France.

De cette incertitude, le président de la République veut faire une force, en prenant ce qu’il nomme le « pari » de s’opposer aux discours scientifiques majoritaires, en jouant la carte de l’optimisme contre les pessimistes excessifs, du soutien à l’économie contre les jusqu’au-boutistes de la protection sanitaire qui négligeraient les effets induits de leurs décisions trop radicales, et aux résultats jugés pas assez prouvés.

Le Président Macron tient donc à tout prix à sortir d’une posture défensive (confinement serré et réparation des dégâts occasionnés, par l’argent public) pour mettre en scène le gouvernement dans une posture offensive, faisant de la stratégie vaccinale accélérée l’alpha et l’oméga de la lutte contre l’épidémie, et en défendant que d’ici à l’immunité par le vaccin, il faut tenir sans confinement strict.

Plaider ainsi l’optimisme satisfait sans doute davantage une population exténuée que promettre du sang et des larmes.

Le Président doit conserver son pouvoir d’arbitrage

L’essence de la fonction politique c’est d’arbitrer entre des intérêts contraires. Le Président tient donc à réaffirmer ce qui fonde son autorité : le pouvoir d’arbitrage. Celui que lui donne d’ailleurs la Constitution dans son article 5.

Le Président Macron se met donc en scène arbitrant entre les intérêts économiques. Un conseiller élyséen s’inquiète d’éventuelles « conséquences économiques et sociales dramatiques pour un résultat peut-être équivalent à un couvre-feu » nous dit Le Monde. Il débat aussi bien de la santé psychique des Français que de la réussite scolaire des élèves et donc la non-fermeture des écoles, « fierté française » selon le ministre de l’Éducation, et la sécurité sanitaire.

Cette dernière est donc ramenée au rang de variable à arbitrer, pas plus prioritaire qu’une autre, car tout doit tenir en équilibre.

Remettre les scientifiques à leur juste place

De plus en plus souvent invités dans les médias, les membres du Conseil scientifique créé par l’exécutif pour le guider dans son action, auraient fini par outrepasser leurs prérogatives en confondant, aux yeux de l’Élysée aide à la décision et injonction à agir. C’est ce que laisse entendre le Président en opposant la légitimité démocratique des élus au Conseil scientifique. Et pour faire bonne mesure, le Conseil scientifique ne rend plus d’avis depuis le 13 janvier.

En lieu et place, il alimente l’exécutif en « notes internes » comme l’indique France Info, ce qui est le moyen technique trouvé par l’exécutif pour contourner l’obligation légale prévue à l’article L. 3131-19 du code de la santé publique s’appliquant en état d’urgence sanitaire, qui oblige à rendre publics « sans délai » les « avis » de ce conseil. Ses points de vue cessent ainsi de pouvoir être utilisés pour souligner d’éventuelles incohérences sanitaires avec les choix politiques.

Gains politiques escomptés

Le Président Macron espère ainsi gagner le soutien de tous ceux qui sont préoccupés d’abord par les intérêts économiques. Car les arbitrages rendus montrent que c’est bien le maintien de l’activité économique qui l’emporte dans la nouvelle hiérarchie des contraintes à tenter d’harmoniser.

Opportunément, cette priorité est défendue dans la frange de la population plutôt classée à droite (Medef, commerçants, artisans, petits patrons, retraités conservateurs). Électorat sur lequel le Président sortant compte beaucoup pour sa réélection.

De plus, dès lors qu’il affiche son refus de céder à tout appel au confinement, même à l’échelon local ou d’un département, comme la Moselle ou Dunkerque, il escompte que son ralliement, ultime, à la mesure la plus déstabilisante de l’ordre ordinaire de nos vies, fera du confinement une décision incontestable, acceptable.

Les lignes de force de la posture adoptée, avec désormais une certaine constance, par le Président Macron peuvent se retourner en points de faiblesse si son pari se transforme en catastrophe sanitaire dans les mois à venir. Car le président s’ancre dans l’ici et maintenant quand le monde scientifique s’alarme d’un futur certes incertain mais aux dégâts potentiels très lourds.

La contre-argumentation scientifique

La confrontation des points de vue qui est en train de se cristalliser peut s’interpréter comme un choc des temporalités. Les déclarations prospectives du monde scientifique sont trop convergentes et bruyantes pour que le pouvoir en place puisse avoir recours plus tard au classique discours autoprotecteur du « on ne pouvait pas savoir ».

C’est bien en cela que les choix gouvernementaux sont un immense pari politique. Car à la fin du match, l’un des deux « camps » aura eu tort et si c’est le pouvoir politique, il devra assumer de n’avoir pas agi à temps et efficacement pour sauver des vies.

Un argument moral circule chez les médecins pour contester les choix gouvernementaux. Si le nombre de contaminations stagne depuis plus d’un mois sur un « plateau haut », cela induit de s’habituer à plus de 400 morts par jour et à des milliers de personnes en réanimation, avec les séquelles durables qui en découle. Il suffit de se remémorer le discours du Premier ministre Édouard Philippe début 2019, qui se réjouissait bruyamment d’avoir « sauvé 116 vies » en six mois depuis le passage aux 80km/heure sur les routes départementales, pour constater que l’exécutif a adopté un nouveau seuil de tolérance à la mortalité collective que certains jugent choquant.

De plus, la défense de l’intérêt économique supérieur de la nation conduit l’exécutif à prêter le flanc à une nouvelle accusation de dissimulation. Plus des trois quarts des Français pensaient au printemps 2020 que le discours officiel anti-masque des débuts était un mensonge pour cacher une situation de pénurie.

Or, au fil de la publication des études scientifiques sur la contamination dans les écoles, grandit le soupçon que le discours sur les élèves qui ne se contaminent pas entre eux, cachent mal le fait que la fermeture des écoles empêche les parents d’aller travailler. Le monde enseignant s’indigne de plus en plus des mesures annoncées qui sont mal appliquées, des refus officiels de tester les enfants comme s’il s’agissait d’interdire les thermomètres à l’école pour pouvoir déclarer qu’aucune fièvre n’est signalée. Et la dernière volte-face du ministère (trois protocoles sanitaires dans les écoles différentes en 15 jours) sur les conditions de fermeture automatique des classes, qui écarte le variant britannique d’un risque de contagiosité plus élevée en classe, ne fait qu’accroître la colère.

La crainte d’une stratégie de simple « contrôle de l’épidémie »

Le refus, « quoi qu’il en coûte », de confiner, est un refus de casser la dynamique épidémique, stratégie dite « zéro covid », comme l’ont fait avec autorité des régimes aussi différents que la Chine communiste ou les très démocratiques Nouvelle-Zélande et Australie, qui n’hésitent pas à confiner brutalement et durement un territoire donné à l’émergence de quelques cas seulement, mais pour un temps bref.

Dès lors que l’objectif avoué est que les urgences hospitalières ne soient pas obligées de trier entre les malades au point d’abandonner certains patients à leur funeste sort, les dégâts sanitaires seraient potentiellement considérables.

Laisser courir un niveau élevé de contamination favorise le maintien d’une surmortalité.

Laisser les urgences se remplir peu à peu, c’est infliger à un personnel hospitalier exsangue après un an d’épidémie, de long mois encore de pénibilité et de risque pour leur santé. Laisser les lits des urgences mais aussi de tous les autres services se remplir de milliers de patients covid, c’est mettre les hôpitaux dans la situation de crise de n’avoir pas d’autres choix que de reporter des opérations chirurgicales, de dégrader l’accueil des patients avec d’autres pathologies, au risque d’induire une surmortalité évitable.

De même, s’affirme la problématique des effets durables de ce coronavirus sur les organismes des patients atteints (y compris sous des formes bénignes au départ). Sous le terme de covid-long, se profilent de longs mois et peut-être longues années de malades chroniques, essoufflés, épuisés, affaiblis immunitairement qu’il faudra prendre en charge.

En Grande-Bretagne, le covid long touche aussi des enfants et des adolescents. Leurs parents désemparés se mobilisent et rompent ainsi avec un discours officiel faisant des enfants les épargnés des formes sévères de la maladie, alors qu’ils sont touchés en nombre conséquent.

Au jour du bilan global de tous ces prolongements pathologiques, l’exécutif pourra en être tenu comptable.

La circulation active du virus au risque de la propagation de variants

C’est une loi épidémiologique implacable que plus un virus circule, plus s’accroît la probabilité que le virus rencontre des personnes au profil physiologique immunodéprimé, chez qui la machine à recombinaison virale se met donc en branle, provoquant l’émergence de « variants » aux capacités d’échappement immunitaire plus grandes. Voilà pourquoi certains médecins commencent à évoquer la nécessité de vacciner des personnes immunodéprimées en priorité. Surtout que le système immunitaire joue sans doute un rôle important dans la chute vers des formes sévères de la maladie.

Ces variants compétitifs sont bien plus contagieux (et peut-être plus néfastes) et donc ils vont peu à peu supplanter dans la circulation virale le coronavirus souche originelle.

L’énorme risque serait donc que se mette en action une nouvelle épidémie, sous la première épidémie. La diminution relative du nombre de cas du moment, dont l’exécutif se réjouit, ne serait qu’une embellie provisoire, le calme qui procède la tempête d’une reprise épidémique plus virulente. C’est ce que craignent par exemple des scientifiques danois. Le point de rencontre entre une circulation descendante de l’ancien virus et une circulation ascendante du nouveau, serait le point de déclenchement d’une nouvelle épidémie.

Cette crainte des épidémiologistes émerge en France car le variant du Kent circule déjà vivement dans plusieurs régions françaises. Première semaine de février, le laboratoire biologique Biogroup l’identifie dans les Yvelines dans 54 % de ses tests PCR positifs passés ensuite au criblage, dans 46 % dans le Val-de-Marne et les Alpes de haute Provence, et plus de 30 % dans le Var, les Alpes-Maritimes ou la Loire-Atlantique. Et le biologiste François Blanquart attribue à ce variant une transmissibilité supérieure de 41 %.

Dans les scénarios les plus noirs, ces variants peuvent provoquer une nouvelle « vague » plus dévastatrice ; ils peuvent contribuer à recontaminer des gens qu’on croyait immunisés (comme cela s’est vu dans la ville de Manaus) ; ils peuvent échapper en partie aux défenses immunitaires vaccinales, obligeant alors à revoir le processus de vaccination de la population.

Un pari politique très risqué

Que l’un de ces scénarios s’actualise dans notre pays alors des voix accuseront le refus du Président Macron d’avoir confiner à temps, d’être coupable d’avoir aggravé la situation, d’avoir mis en danger des vies humaines faute d’avoir su trancher dans le sens médical le plus protecteur.

Avec rappels aisés, par les journalistes et l’opposition parlementaire, des discours prospectifs du corps médical, interdisant la parade du « personne ne pouvait prévoir ».

Et le retour de bâton serait d’autant plus fort que tout ceci s’inscrirait dans un contexte où une solide défiance est déjà bien ancrée, comme en témoigne ce sondage Odoxa Le Figaro du 4 février :

<span class="caption">Sondage Odoxa Le Figaro, infographie refaite par l’auteur.</span>
Sondage Odoxa Le Figaro, infographie refaite par l’auteur.

Olivier Véran affirmait le 11 février :

« En ne décidant pas un confinement généralisé […] nous avons gagné plusieurs semaines. »

La suite de l’épidémie dira si ce fut vraiment un gain de temps.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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