Plan d'agriculture durable : une partie du milieu sur sa faim

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local
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Sherbrooke — Une semaine après le dévoilement du Plan d’agriculture durable du ministre André Lamontagne, l’enthousiasme est plutôt palpable face à sa stratégie phare, soit la distribution de 70 M$ aux agriculteurs qui adoptent les bonnes pratiques. Mais les questions et les attentes laissées en suspens sont nombreuses.

Rappelons que le 22 octobre dernier, le ministre André Lamontagne a présenté aux Québécois son Plan d’agriculture durable 2020-2030, un plan en cinq objectifs qui dispose d’un budget de 125 M$ pour ses cinq premières années. Outre la portion réservée pour la rétribution, 30 M$ iront donc au développement des connaissances et de la recherche, tandis que 25 M$ sont alloués au transfert, à la formation et à l’accompagnement. L’annonce a été notamment applaudie par l’Union des producteurs agricoles et Équiterre.

Si plusieurs producteurs, comme la copropriétaire de la ferme Croque-Saisons Caroline Poirier, ont souligné qu’il n’était pas clair si les efforts des agriculteurs déjà à l’avant-garde seraient reconnus par ce programme, le MAPAQ a confirmé jeudi à La Tribune que celui-ci « permettra de reconnaître les efforts des productrices et producteurs agricoles en agroenvironnement en fonction de leur niveau d’engagement actuel et à venir ».

Heureuse de cette réponse, Mme Poirier, qui est aussi présidente de la CAPÉ (Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique) maintient plusieurs de ses déceptions. La productrice de Lingwick aurait préféré un plan moins vague et « plus musclé et ambitieux », qui aborde notamment le partage des frais associés à la certification biologique entre le gouvernement et les producteurs, comme le font d’autres pays à travers le monde. « Ça aurait été une belle occasion. Je pense que c’est parfois le petit incitatif qu’il manque pour que les fermes fassent le saut vers l’agriculture biologique certifiée. »

Jacinthe Caron, directrice générale du Conseil régional de l’environnement de l’Estrie, croit que le Plan d’agriculture durable est une excellente avancée, qui identifie enfin clairement des points à améliorer, mais maintient que plusieurs précisions inconnues pourraient changer la donne.

Cibles « modestes »

Par exemple, la cible de réduire l’utilisation de 500 000 kg de pesticides, soit environ l’équivalent de 15 % de la moyenne des cinq dernières années dans la province, est-elle réellement ambitieuse ? se demande Mme Caron. « Peut-être que des cibles qui seraient plus précises par type de pesticides, ce serait intéressant pour bien la décortiquer. Si on cible les pires pesticides à tout point de vue, au moins, on aura agi au bon endroit. Ce qui me dérange aussi fondamentalement — et voyons comment ce plan-là va s’appliquer — c’est que dans un contexte d’urgence climatique par exemple, les cibles sont sur 10 ans. C’est très long. Si dans dix ans ça n’a pas marché, on est un peu loin. »

Mme Poirier croit que les cibles en matière de pesticides sont « modestes », tout au plus. Seulement en 2018, le milieu agricole, qui représente environ 69 % des achats de pesticides dans la province, avait lui-même réduit de 27,5 % son utilisation de pesticides par rapport à 2017, en excluant les semences enrobées de néonicotinoïdes.

« La situation est un peu urgente, en termes de comment on fait l’agriculture aujourd’hui et comment la planète va être capable de supporter ça pendant des années, dit Mme Poirier. Le milieu agricole n’attend que ça. Les gens ne se mettent pas en habit de protection de guettée de cœur pour aller étendre des pesticides dans leur champ. Ce sont eux les plus vulnérables, et ils sont pris dans un système où ils sont endettés et ont peu de marge de manœuvre pour prendre des risques et innover. C’est ça qu’il va falloir faire avec ce plan-là. »

Consulter les consommateurs

Le président de l’Union Paysanne, Maxime Laplante, affirme être resté sur son appétit. Même si le cabinet du ministre Lamontagne l’a assuré que d’autres actions sont à prévoir dans les prochaines années, et qu’il salue la volonté de réduire les pesticides et d’améliorer la qualité des sols et de l’eau, celui-ci estime que le terme « agriculture durable » ne mérite pas de se retrouver en couverture du document.

« Ça fait longtemps qu’on attend un plan d’agriculture durable, on s’en fait promettre un, puis tout ce qui sort, c’est ça, s’indigne-t-il. L’agriculture durable, c’est plus que ça. Ça touche la mise en marché, l’accès à la relève pour les quotas de production, la qualification des travailleurs étrangers ou agricoles tout court, l’occupation du territoire et tout le réseau d’abattage. C’est pour ça que l’UPA est aussi contente du plan. Il ne touche en rien son contrôle. Elle continue à régner en roi et maître sur la production, la transformation, les prix, etc. On met des petites mesures et ici et là, mais on ne touche en rien au système. »

M. Laplante plaidait depuis longtemps pour l’établissement d’un « contrat vert » entre les producteurs et le gouvernement, il se réjouit donc de voir qu’ils seront rétribués. Mais il croit aussi qu’il sera impératif de consulter la population pour en déterminer les balises, comme pour celles de l’ensemble des programmes de subventions agricoles.

« Les impôts devraient servir à soutenir ce que les gens veulent avoir, plaide-t-il. On parle de nourrir les Québécois, mais on continue à soutenir les monocultures de maïs transgéniques qui vont servir à nourrir du porc qui va être exporté. Je ne vois pas en quoi ça va contribuer à nourrir les Québécois, ça. »

Le MAPAQ indique que le mécanisme de rétribution est à l’étude par des experts du domaine. Celui-ci sera connu et vérifié à l’aide d’un projet-pilote dès le printemps 2021, et déployé à plus grande échelle en 2022.

Les objectifs du Plan d’agriculture durable 2020-2030 :

- Réduction de 500 000 kilogrammes des pesticides de synthèse vendus

- Usage des pesticides - Réduction de 40 % des risques pour la santé et l’environnement

- 75 % des superficies cultivées seront couvertes en hiver par des cultures ou par des résidus de cultures

- 85 % des sols agricoles auront un pourcentage de matière organique de 4 % et plus

- Réduction de 15 % des apports de matières fertilisantes azotées sur les superficies en culture

- Amélioration de l’indice de santé benthos des cours d’eau dégradés d’une classe ou de 15 unités

- Réduction de 15 % de la concentration en phosphore total des cours d’eau

- Doubler les superficies agricoles aménagées (bandes riveraines élargies et haies brise-vent) favorables à la biodiversité

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune