PORTRAIT | La mannequin mondiale Ève Salvail, la rebelle de Matane, se dévoile

Claudie Arseneault, Initiative de journalisme local
·8 min read

Ève Salvail, top-model issue de Matane, a connu une vie complètement virevoltante. Un week-end à Tokyo par-ci, quelques jours à Paris par-là, et plus de 20 ans à vivre à New York, elle a décidé de s’installer à Montréal en 2016. Cette semaine, elle a sorti son autobiographie « Sois toi et t’es belle », où elle se montre sous un nouveau jour.

En pleine tournée médiatique pour faire la promotion de sa nouvelle biographie, Ève Salvail s’est réservé du temps pour aller à la rencontre de son lectorat matanais. En effet, son autobiographie nommée « Sois toi et t’es belle », lancée le 28 octobre dernier, relate son enfance à Matane, ainsi que son passage d’une petite ville à devenir une star de la mode.

Elle y raconte aussi ce qui se passait réellement en coulisses dans l’industrie du style et des marques de luxe, ainsi ce qu’est l’effet Cendrillon vécu par les mannequins, avivé par le port de belles robes qui valent très cher. Finalement, elle s’ouvre sur son homosexualité et son alcoolisme avec la descente aux enfers qui l’accompagnait.

« Pendant toute ma carrière de top-model, on m’a dit d’être belle et de me taire, c’est-à-dire “sois belle et tais-toi”, et maintenant j’avais envie d’écrire sur la découverte que moi-même je fais présentement, celle d’être moi et d’être belle, d’où le titre du livre », a expliqué Ève.

En tournant les pages de sa biographie, on y découvre aussi des dessins de son cru, celles qu’elle a ébauchés lorsqu’elle était mannequin. Artiste depuis sa tendre enfance, elle a dessiné pendant sa carrière comme une personne écrirait dans un journal intime. « Je dessinais mes états d’âme, et comme j’étais belle et je me taisais toute la journée au travail, c’est comme si je sortais le mauvais dans mes cahiers à dessin », a-t-elle ajouté.

Une jeunesse paisible

Conçue à Dolbeau-Mistassini au Lac-Saint-Jean en 1973, Ève Salvail est adoptée à ses neuf mois à Jonquière. Peu de temps après, ses parents adoptifs ont déménagé à Matane, comme son père, Reno Salvail, avait été appelé à lancer le département de photographie et d’arts visuels au Cégep de Matane, notamment avec l’aide du photographe Romain Pelletier. Les deux artistes, son père enseignait la photographie et sa mère, Lise, les arts et la lithographie.

Ayant depuis toujours baigné dans la créativité artistique, elle commence à dessiner très tôt. « Être artiste, tu l’as ou tu ne l’as pas, selon moi, et moi je l’avais. Quand j’étais petite, je demandais toujours à avoir du matériel d’art à Noël, alors que les autres enfants souhaitent recevoir des camions ou des poupées », a-t-elle affirmé. « J’ai été adoptée par deux artistes, et merci dieu, parce que ça l’a aidé énormément. J’étais complètement le contraire des autres enfants. »

Elle n’a que de bons souvenirs de son enfance à Matane, à la maison familiale de la route Joncas dans les rangs de Saint-Ulric-de-Matane, qu’elle décrit comme étant particulièrement magique. « Entre Matane et moi, c’est une histoire d’amour », a-t-elle relaté. « Matane est resté dans mon coeur, même aujourd’hui. J’en parle et j’ai des frissons. J’ai un amour inconditionnel pour cette ville-là. »

Malgré tous les moments inoubliables, Ève Salvail dit avoir vécu des moments difficiles, dont une phase d’intimidation à l’école. « Une fois que je suis arrivée à l’école, les autres enfants ont bien vu comment je m’habillais, comment je me comportais, et que je dessinais sur toutes les feuilles d’examen et que je ne portais attention à rien d’autre qu’à l’art », a-t-elle lancé. « J’étais maigre, maladroite et très marginale, alors je me suis fait écoeurée à l’école. »

Elle a cumulé ses années scolaires à Matane, au primaire, au secondaire à la polyvalente et au Cégep de Matane en photographie. « Je n’étais pas très populaire, mais j’avais une petite gang d’amis que j’aimais beaucoup. Je n’étais pas une fille ordinaire, je m’habillais comme un garçon, je sacrais aux deux mots et j’avais des coupes de cheveux trop flyés. Bref, je n’entrais pas dans le moule. »

De ce groupe d’amis tissé serré, elle a essayé de reprendre contact avec eux à travers les réseaux sociaux, où elle a pu retrouver quelques personnes. Depuis ses années de cégep à la fin des années 80, « des millénaires » sont passés d’après elle, mais a tout de même réussi à en revoir quelques-uns.

D’ailleurs, Ève Salvail n’a pas eu le temps de finaliser ses études collégiales, car elle a gagné le concours de mannequin du magazine Clin d’oeil. Ses amis l’ont pris en pari, la défiant de participer au concours. Même si elle avait le physique de l’emploi, elle était punk, portait le mohawk et n’avait jamais même songé à devenir mannequin. Elle ne s’attendait pas du tout à gagner, mais a tout de même été sélectionnée sur plus de 3000 filles.

Venait avec la réception d’un des trois grands prix un contrat d’un an avec une agence de mannequinat à Montréal. Son premier contrat la propulse dans le monde de la mode. Elle part vivre dans la métropole afin de réellement tenter sa chance. Et pendant ce temps, de leur maison de la route Joncas, ses parents sont partis à Québec au début des années 90, peu de temps après le départ de leur fille pour Montréal, à la conquête de la scène internationale.

Une étoile montante

De fil en aiguille, elle se rend maintes fois à Tokyo, au Japon, où elle fait des photos de catalogue pendant quelques temps. Puis, elle se rase la tête et se fait tatouer un dragon sur le crâne à Tokyo, sans penser aux réactions ou aux conséquences, ou qu’un jour, ce tatouage allait devenir sa marque de commerce. Ses agences la laissent soudainement tomber, et pour en récupérer une, elle se pourvoit d’une perruque.

Entre-temps, Ève Salvail travaille aux Foufounes Électriques de Montréal au poste de serveuse de bar, où un photographe la recrute pour des séances photo. Lors d’une visite en ville, le créateur français Jean-Paul Gaultier tombe sur les fameuses photos de Ève, s’intéressant immédiatement à elle. Ainsi, du jour au lendemain, elle passe d’une vie bien rangée à une plutôt mouvementée.

Lorsque le réputé styliste Jean-Paul Gaultier l’a approchée pour la première fois, elle ne le reconnaissait pas. « Pour moi, c’était un petit monsieur, et c’est tout », a-t-elle avoué. C’est en allant à Paris, lorsqu’il monte sa collection littéralement pour et sur elle, qu’elle devient sa muse et en observant la foule le jour même d’un défilé de mode qu’elle réalise l’envergure de Gauthier.

À son premier défilé d’été 1993, elle fait sensation. « Au début des années 90, une mannequin avec le crâne rasé et un tatouage d’un dragon sur la tête à travailler pour Chanel, c’était du jamais vu. Le public était perplexe. J’ai eu beaucoup d’impact, comme Jean-Paul m’a mis sur un piédestal donc tout le monde me voulait pour leurs shows et leurs photos », a révélé Salvail.

Au début, Ève a eu beaucoup de peine à s’ajuster à la célébrité et était un peu déconcertée par l’attention constante. « J’étais intimidée par le milieu et je n’aimais pas être reconnue. J’appelais ma mère en pleurant. Ce n’est pas quelque chose dont je rêvais, et ce n’est pas quelque chose que je recommanderais non plus », a-t-elle pointé. « Aujourd’hui, je comprends que c’était ma destinée et que j’étais faite pour être devant les caméras, mais sur le coup, c’était difficile. »

Elle prend sa retraite du mannequinat au tournant du 21e siècle, en décidant de se lancer dans une nouvelle carrière. Après avoir essayé plusieurs métiers, dont la finance à Wall Street, elle devient disque-jockey à New York sous le nom de “DJ Evalicious” à partir de 2005. C’est à coups de pratique, d’essais et de patience qu’elle a pris de l’expérience, pendant qu’elle combat parallèlement sa dépendance à l’alcool.

Désormais sobre depuis 2016, elle achète une demeure la même année à Montréal. Après avoir vécu à Paris, puis aux États-Unis, et d’avoir voyagé mondialement pour le travail, Ève avait hâte de revenir au Québec, dans son pays, et de se rapprocher de sa famille. « D’être dans les valises constamment, sur le qui-vive est une habitude ancrée en moi. Mais maintenant, j’ai envie d’accrocher mon manteau, et de le laisser pendant quelques jours avant de ressortir dehors. »

Elle précise que malgré ses déplacements constants, Matane est toujours restée en elle. « C’est comme si je faisais partie de Matane, et que Matane faisait partie de moi. Partout à travers le monde, je gardais Matane tatoué sur le coeur, car mon coeur est resté à Matane », a-t-elle ajouté sur un ton ému. « Les couchers de soleil, la mer, la pêche, le Cégep… Pour une ville du Bas-Saint-Laurent, c’est une ville assez cool. Il y a du monde extraordinaire. »

Le contexte pandémique actuel l’a empêchée de poursuivre ses occupations en tant que DJ Evalicious. Dès le retour à la normale, elle a l’intention d’assister à nouveau à des événements, mais ne se limite pas à son métier de disque-jockey. En tant qu’artiste autoproclamée multidisciplinaire, elle possède plus d’une corde à son arc et travaille sur plusieurs projets d’avenir. Aujourd’hui, elle est autrice, mais demain, qui sait. Plus rien n’arrête Ève Salvail.

Claudie Arseneault, Initiative de journalisme local, Mon Matane