Pour une étude critique de la collapsologie

Maxime Pauwels, Enseignant-chercheur en écologie et évolution, Université de Lille
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<span class="caption">Le discours effondriste connaît un succès grandissant en France depuis les années 2010. </span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Le discours effondriste connaît un succès grandissant en France depuis les années 2010. Shutterstock

‘« La collapsologie naît en France avec la publication en 2015 de l’ouvrage séminal des auteurs Pablo Servigne et Raphaël Stevens : Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement et président de l’Institut Momentum, en signe la postface.

Lorsque le néologisme « collapsologie » est introduit dans cet essai, on ne connaît pas les détails de ce qui est proposé, sinon que les « bases reposent sur de nombreux travaux épars publiés à travers le monde ».

La définition à proprement parler est donnée dans la conclusion de l’ouvrage où la collapsologie se présente comme :

« L’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle, et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition, et sur des travaux scientifiques reconnus. »

Tedxdijon_158/Flickr
Pablo Servigne en novembre 2018 lors d’une conférence TEDx à Dijon. CC BY-NC-ND

Collapsologie, collapsosophie, collapsopraxis

Comme le confesse Pablo Servigne dans une interview accordée en janvier 2020 à Philosophie Magazine, fonder la collapsologie n’était alors qu’une étape dans un projet éditorial en trois moments axés sur la collapso-logie (présentée dans Comment tout peut s’effondrer) puis la collapso-sophie – cette « sagesse de l’effondrement », « voie intérieure, artistique, psychologique et spirituelle » exposée dans l’ouvrage de 2018 Une autre fin du monde est possible – et enfin la collapso-praxis ( « voie extérieure »).

Ces néologismes sont préfixés du mot latin collapsus – « tombé d’un bloc » – jusqu’alors utilisé en pathologie, pour désigner une « chute subite des forces avec ralentissement des fonctions vitales provoquant un état intermédiaire entre la syncope et l’adynamie ». Ou, par extension, pour indiquer un « état de lassitude, d’affaiblissement des forces physiques ou morales ». Pour les « collapsonautes », le préfixe évoque plutôt la notion d’« effondrement ».

Dans un article de 2011, Yves Cochet avait donné au concept d’effondrement la définition suivante :

« Appelons “effondrement” de la société mondialisée contemporaine le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi. »

Un immense succès et des critiques

Le succès médiatique et éditorial du « récit collaspologique » atteint son apogée en 2018, année caniculaire, avec la sortie du tome 2 Une autre fin du monde est possible, best-seller tout comme le premier ouvrage de Servigne et Stevens.

Un essaim de livres et d’articles éclot alors dans les rayons des libraires et diffuseurs de presse comme dans les médias en ligne. Rançon du succès : la collapsologie devient elle-même objet de nombreuses études critiques. Si bien qu’il est tentant aujourd’hui de proposer, avec la même « autodérision » que les collapsologues nommant la collapsologie, le néologisme récursif de « collapsologologie », soit l’étude de l’étude de l’effondrement !

Parmi les critiques retentissantes, celle de Jean‑Pierre Dupuy, philosophe du « catastrophisme éclairé », a marqué les intéressés. À la radio, dans la presse écrite ou en ligne, le philosophe, référence majeure de la collapsologie, s’évertue à s’en démarquer : « catastrophisme […] irrationnel », « thèse réactionnaire et fausse conceptuellement [confondant] la complication et la complexité », « aporie », « littérature médiocre », « flou conceptuel », « très nombreuses incohérences du propos »… sa condamnation est sans appel.

La charge est si forte qu’elle est à son tour abondamment commentée.

En 2020, paraît aussi un livre dont le titre renvoie au premier tome de la trilogie « collapso » : Le pire n’est pas certain, de Catherine et Raphaël Larrère. Sous-titre explicite : Essai sur l’aveuglement catastrophiste.

La conclusion de l’ouvrage s’ouvre par cette question : « Qu’est-ce qui ne va pas avec la collapsologie ? ». La réponse formulée par les auteurs peut surprendre : l’aveuglement des collapsologues serait dû à une forte hypermétropie. En ne réfléchissant qu’à l’échelle planétaire, globale, à laquelle les signes de l’effondrement leur apparaissent nettement, les collapsologues ne sauraient voir les solutions à mettre en œuvre, pour l’éviter, à l’échelle locale.

Est-ce à dire, comme le concèdent les époux Larrère, que la collapsologie est véritablement une « science de l’effondrement », seulement limitée par les approches qu’elle met en œuvre ?

La question de la scientificité

La prétention à la scientificité de la collapsologie est en effet partout… Et partout elle est discutable.

Elle apparaît par exemple dans la biographie de Pablo Servigne, qui se présente comme « ingénieur agronome et docteur en biologie », mais aussi, en tant que collapsologue, « spécialiste des questions d’effondrement, de transition, d’agroécologie et des mécanismes d’entraide » ; autant de disciplines éloignées de sa formation initiale. Il est « chercheur » mais « in-Terre-dépendant », ayant quitté le monde de la recherche universitaire.

Elle semble aller de soi dans la publication des ouvrages de Servigne et Stevens dans la collection « Anthropocène » lancée par le Seuil, une collection classée en sciences humaines, rassemblant de nombreux auteurs académiques.

Mais ici, à la différence des revues spécialisées, pas de comité de lecture, étape nécessaire pour la reconnaissance des travaux par la communauté scientifique. Dans l’introduction de Une autre fin du monde est possible, on peut certes lire que « la collapsologie pourrait devenir une discipline scientifique […] si des universités ouvraient des chaires de collapsologie, si des étudiants et chercheurs en poste décrochaient des financements, proposaient des colloques et un éventuel Open Journal of Collapsology (à comité de lecture) ».

Si ce vœu clairement formulé par les collapsologues est compréhensible, c’est encore un vœu pieux.

La prétention à la scientificité s’affiche aussi dans les propos tenus. De façon explicite, lorsque les auteurs rappellent leur « démarche scientifique ». Mais qu’il faut ouvrir aussi « aux questions éthiques, émotionnelles, imaginaires, spirituelles et métaphysiques ». De manière implicite, lorsqu’ils affirment juste avant de dévoiler le terme de « collapsologie » qu’« il manque une véritable science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement ».

Mais cette science appliquée et transdisciplinaire existe bel et bien, même si l’effondrement ne l’obnubile pas : c’est la science du système terre, à l’origine du concept d’anthropocène.

À lire aussi : Podcast « Les mots de la science » : A comme anthropocène

Cette référence permanente « à la science » pousse à rappeler, comme le fit Guillaume Lecointre dans son ouvrage Les sciences face aux créationnismes. Réexpliciter le contrat méthodologique des chercheurs, que prétendre à la science ne suffit pas.

La démarche scientifique implique de souscrire à un « contrat de méthode » qui repose sur quatre piliers garantissant un niveau maximal, sinon idéal, d’objectivité : le scepticisme initial sur les faits, contraire aux certitudes catastrophistes ; le réalisme de principe, contraire à l’émotion ou l’imagination ; le matérialisme méthodologique, contraire à la métaphysique ; et la rationalité, contraire à l’interprétation intuitive.

Il serait tentant d’ajouter le désintéressement, contraire au conflit d’intérêts potentiel entre le discours tenu et le bénéfice, matériel ou non, qu’on peut en tirer.

Une autre compréhension de la planète

Pour autant, peu de scientifiques ont critiqué la pertinence du discours collaspologique en discutant, précisément, sa scientificité.

Faut-il craindre, pour les scientifiques, de passer pour ces « cornucopiens » qui vivent « dans le mythe de la corne d’abondance selon lequel l’avenir est un progrès continu et illimité où l’humain continuera à maîtriser son environnement », comme l’écrivent les auteurs de Comment tout peut s’effondrer ? Ainsi seraient en effet ceux qui les « accusent de pessimisme [et] devront prouver concrètement en quoi nous nous trompons. La charge de la preuve revient désormais aux cornucopiens ».

Faut-il craindre, pour les scientifiques, de paraître trop faible pour accepter la perspective de l’effondrement ? En effet, pour les collapsologues, « c’est le moment pour les [scientifiques] de redoubler d’efforts et de rigueur, mais aussi de trouver le courage de parler avec le cœur, et de s’engager pleinement dans ces défis, avec toute la subjectivité que cela implique ».

Certes non. Prenons l’exemple de la sixième extinction de masse des espèces, « frontière franchissable » comme une « sortie de route » selon les collapsologues. Rien de scientifique ne permet de cependant de certifier qu’elle aura lieu

Le reconnaître n’est pas nier l’inquiétante crise de la biodiversité que nous connaissons. Mais c’est ouvrir, entre extinction – irrémédiable – des espèces et menace d’extinction – remédiable –, un espace de manœuvre pour des programmes de conservation. Ce n’est pas une faiblesse. C’est au contraire le courage d’envisager une possible action.

Certes, comme le regrettent Servigne et Stevens dans l’introduction de leur ouvrage, « [nos] constats et [nos] chiffres de [scientifiques] sont froids », et il y a certainement « un énorme vide à combler » entre les « grandes déclarations scientifiques rigoureuses et globales, et la vie de tous les jours ». « C’est précisément ce vide que tente de combler ce livre ».

Mais cet énorme vide mériterait d’être comblé autrement qu’au prix d’une perte d’objectivité sur la compréhension du fonctionnement de notre planète. Une objectivité indispensable pour éviter la « sortie de route ».

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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