Pourquoi les inégalités de genre dans les médias restent tenaces

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Photo d'illustration de la marche féministe lors de la manifestation du 8 mars 2020 à Paris pour la Journée internationale des droits des femmes. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY-NC-ND

Le 10 novembre 2021, huit femmes déclarent, dans Libération, avoir subi des viols ou des agressions sexuelles de la part de Patrick Poivre d’Arvor, présentateur du 20h de TF1 entre 1987 et 2008.

Elles annoncent également la création de l’association #MeTooMedias pour inciter les femmes à témoigner. Une démarche comparable à celle entreprise par les femmes journalistes de sport ayant fait part, dans le documentaire « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste », de harcèlement et de violences sexuelles dans leur quotidien.

Radio France avait alors enclenché, en septembre 2021, onze poursuites disciplinaires. Un an plus tôt, une enquête interne avait déjà été diligentée à France Télévisions, après que la journaliste Clémentine Sarlat avait déclaré au journal L’Équipe avoir été confrontée à du harcèlement moral au service des sports.

Ces événements violents, d’autres plus insidieux, et leur médiatisation sont révélateurs des débats qui agitent l’espace journalistique depuis le début des années 2000.

Quels sont les mécanismes qui expliquent que les inégalités et les violences de genre perdurent ? Comment des protestations et des dénonciations publiques peuvent-elles émerger et transformer les conditions de travail dans le journalisme ?

Lire la suite: De « faits divers » à fait de société, comment le viol est peu à peu devenu un sujet politique

Un modèle d’excellence professionnelle au masculin

L’un des mécanismes structurels qui participent à la reproduction de la domination masculine dans les rédactions tient à des logiques d’organisation du travail. Celles-ci consolident la précarité des femmes, plus fréquemment employées avec des contrats en CDD, à la pige et à temps partiels. Ainsi, en 2011, 86,3 % des emplois journalistiques à temps partiel en France étaient occupés par des femmes.

En 2019, les femmes étaient surreprésentées parmi les pigistes (53,2 %) et les journalistes employés en CDD (53 %), alors qu’elles ne constituaient que 47,3 % de l’ensemble des journalistes détenteurs de la carte de presse (Observatoire des métiers de la presse).

Les logiques d’organisation du travail entravent aussi l’accès des femmes aux positions dominantes du journalisme et favorisent leur assignation à des sujets, des thématiques et des rubriques considérées comme relevant du féminin ou dépréciées au regard des valeurs professionnelles.

En effet, l’organisation du travail reproduit une vision masculine de l’excellence journalistique en valorisant certaines formes d’engagement professionnel (la passion du métier, une disponibilité totale, etc.). Ces formes enrayent l’intégration et la carrière des femmes, qui occupent moins souvent que leurs confrères les postes de décision. Ainsi, les femmes employées en CDI restent minoritaires dans les positions de direction et d’encadrement, même si leur part y a progressé.

Par exemple, alors qu’en 2000 elles n’étaient que 18 % dans les postes de direction, leur part dans ces fonctions a augmenté jusqu’à représenter 25 % en 2013, puis s’est stabilisée à 27,4 % en 2018. Dans les fonctions d’encadrement intermédiaire, elles sont passées de 31 % des chefs de service, d’agence ou de rubrique en 2000 à 45,7 % en 2018 (Observatoire des métiers de la presse).

Julie Sedel, autrice de Dirigeants de médias. Enquête sur un groupe patronal confirme ces données, puisque, sur les 93 dirigeant·e·s de médias en poste en 2016 et en 2014 dans 60 médias d’information générale et politique français (presse écrite, audiovisuelle et en ligne), 14 % étaient des femmes.

La majorité d’entre elles exerçait dans l’audiovisuel public, leur nomination étant à mettre en lien avec les politiques de promotion de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et les dispositifs adoptés en la matière dans ce secteur médiatique.

Des facteurs multiples

Plusieurs facteurs expliquent cette situation : les logiques d’homosocialité (qui tendent à privilégier les relations sociales entre hommes) et de cooptation au masculin, une confiance moindre dans les compétences des journalistes femmes de la part des rédacteurs en chef et, surtout, la division sexuée du travail domestique et ses effets. Ainsi, la charge du soin aux enfants et aux personnes dépendantes pèse plus fortement sur les femmes que sur leurs confrères. Ce faisant, elles ont un rapport au temps qui les conduit à gérer efficacement leur présence au travail et à moins participer aux moments informels qui se déroulent à des horaires atypiques (moments de convivialité lors de pauses ou en fin de journée). C’est pourtant au cours de ces derniers que s’échangent des informations stratégiques sur les postes, les sources d’information, et que se négocie l’obtention de promotions, par exemple.

De plus, les recherches démontrent que l’entrée dans la profession et que les carrières journalistiques des femmes sont davantage empêchées lorsque les critères de recrutement sont peu explicites (absence de fiche de poste, promotion sans concours formalisé…).

Par ailleurs, ces conditions de travail et le fort investissement professionnel qui découlent du modèle d’excellence journalistique dominant influencent la vie privée des femmes qui sont, en moyenne, plus nombreuses que leurs confrères à ne pas avoir d’enfant. S’il n’existe pas de données sur ce sujet concernant la France, les recherches menées dans plusieurs autres pays sont convergentes.

Par exemple, au Canada, les journalistes femmes sont moins souvent mariées et ont, en moyenne, moins d’enfants que leurs homologues masculins. 59 % des journalistes femmes interrogées en 2005 n’avaient pas d’enfants, contre 31 % des hommes. Et elles n’étaient que 14 % à avoir deux enfants ou plus, contre 50 % des hommes. Même constat pour la Belgique francophone, où, en 2018, 40 % des journalistes femmes n’avaient pas d’enfant, contre 24 % des hommes.

Une enquête consacrée aux cadres dirigeant·e·s de médias en Suède met en évidence le rôle joué par le contexte familial dans leur trajectoire professionnelle. Parmi ces encadrants, la quasi-totalité des hommes vivait en couple (92 %), alors que ce n’était le cas que de 74 % des femmes. Ils avaient également plus souvent des enfants (92 % d’entre eux avaient au moins un enfant, contre 80 % des femmes) et en plus grand nombre (ils avaient, en moyenne, 2,3 enfants, contre 2 pour les femmes).

Le harcèlement sexuel : la face visible d’un système de pouvoir

L’ambiance et le climat professionnel observés dans les conversations et les interactions au sein des rédactions (blagues sexistes, normes conversationnelles masculines, commentaires sexuels, propositions sexuelles, langage corporel, regards, rites de passage) peuvent aller jusqu’au harcèlement sexuel. Ils participent également à perpétuer les inégalités de genre dans la construction des carrières et l’exercice routinier du métier.

De nombreuses études, menées dans différents pays, montrent que le sexisme ambiant, le cyberharcèlement et le harcèlement sexuel à l’égard des journalistes sont fréquents. La France n’est donc pas un cas isolé. Ce climat professionnel crée un environnement hostile qui affecte la capacité des journalistes femmes à travailler et peut même aller jusqu’à leur faire quitter le métier, comme le donne à voir le baromètre annuel des Assises du journalisme.

Malgré les conclusions des recherches scientifiques menées depuis 30 ans et la médiatisation de certains cas de harcèlement, le sujet est encore invisibilisé par les hiérarchies.

Les rapports de domination de genre et de sexualité dans le journalisme perdurent, parce qu’ils restent soit des impensés aux yeux des managers quand il s’agit de leur propre rédaction, soit des refus stratégiques de voir et de savoir. En effet, comme le souligne Gertrude Robinson dans son travail de 2005 :

« le harcèlement sexuel a plus à voir avec le pouvoir qu’avec le sexe […] il constitue une manière parmi d’autres pour les hommes d’exercer le pouvoir dans nos sociétés, en remettant les femmes à leur place dans le cadre du travail ».

Des stratégies individuelles pour faire front

Pour faire face au sexisme et au harcèlement sexuel dans et en dehors des rédactions, avec les collègues, la hiérarchie, ou encore les sources, les journalistes femmes adoptent plusieurs stratégies.

L’une d’elles consiste à se conformer, en apparence seulement, aux stéréotypes de genre pour les retourner à leur avantage. Par exemple, jouer la femme incompétente ayant besoin d’explications sur un sujet permet de paraître inoffensive aux yeux d’un interlocuteur. Conforté dans sa position dominante, celui-ci tend à baisser sa garde et à délivrer des informations inédites. Lors d’un entretien réalisé en 2019, une journaliste politique de 26 ans en CDD dans un hebdomadaire généraliste expliquait :

« Et je pense que cela met aussi l’interlocuteur en confiance de devoir expliquer quelque chose qu’il maîtrise, pour pouvoir commencer la discussion par exemple, et ensuite il se méfie moins de la petite jeune qui débute, qui ne connaît rien [par rapport au] vieux rubricard qui est là depuis 50 ans et devant qui il faut faire attention. Ça m’est déjà arrivé de glaner des infos, de glaner des petits trucs comme ça, parce qu’en voulant m’expliquer un truc, il y avait d’autres trucs qui sortaient. »

Une autre de ces stratégies vise à neutraliser le genre ou à dé-genrer les relations avec leurs interlocuteurs. Par exemple, certaines journalistes femmes cherchent à atténuer les attributs de la féminité dans le choix de leur tenue vestimentaire (ne pas mettre de décolleté, de jupe, etc.) ou à contrôler leur posture corporelle (maintenir une distance physique, ne pas se toucher les cheveux, etc.). Elles refusent ainsi de participer à la reproduction des rapports de domination genrés dont elles ont une lecture critique.

Quand les journalistes se mobilisent collectivement

Face aux discriminations genrées, les journalistes s’organisent aussi collectivement, afin de minimiser, si possible, les coûts de ces inégalités dans leur pratique quotidienne. Pour preuve, la création, dès 1981, de l’Association des femmes journalistes et la multiplication, depuis une quinzaine d’années, de mobilisations collectives dénonçant les inégalités professionnelles.

Par exemple, en 2005, un collectif de femmes journalistes de l’Agence France-Presse signait une pétition pour y dénoncer « l’inégalité salariale et les disparités d’évolution de carrière entre les hommes et les femmes ».

De telles mobilisations émaillent les années 2010-2020. Elles s’appuient sur les médias pour divulguer les actions collectives (pétition, grève, tribune pour que « les femmes soient davantage considérées dans les médias sportifs », lettre ouverte, communiqué dénonçant l’absence de femmes aux fonctions de direction) en les envisageant comme un levier sur les dirigeants de médias, qui sont enjoints de faire respecter la loi en matière d’égalité professionnelle.

Les combats portent désormais aussi sur les violences, tournant qui s’incarne notamment dans la constitution en association du collectif Prenons la Une en 2018, permettant d’accompagner les journalistes femmes victimes de violence au travail pour réclamer justice.

Les conséquences professionnelles de la protestation

Dénoncer, publiquement ou au sein d’une rédaction, les inégalités et les violences de genre au travail n’est toutefois pas sans risque pour les femmes. Et ce risque varie selon leurs ressources professionnelles (statut d’emploi, ancienneté dans le métier, reconnaissance dont bénéficie le média pour lequel elles travaillent, prestige associé aux sujets/dossiers traités, etc.) et selon la politique de leur entreprise en matière d’égalité professionnelle et de lutte contre les violences de genre.

Ce qui explique qu’une majorité de journalistes politiques femmes aient signé anonymement la tribune publiée en mai 2015 dans Libération pour dénoncer le sexisme dont elles étaient victimes dans leurs relations avec les élus politiques. Redoutant des représailles de la part de leur hiérarchie, celles qui travaillaient dans des entreprises médiatiques peu sensibilisées aux questions de genre, a fortiori quand elles étaient en situation précaire, n’ont alors pas pris le risque de révéler leur nom ni celui de leur média. A contrario, dans certaines rédactions, lutter contre les inégalités de genre peut déclencher des opportunités de carrière pour les journalistes.

Les protestations peuvent parfois aboutir à des transformations organisationnelles. En particulier dans les rédactions dont la ligne éditoriale et le positionnement – par exemple, en tant que quotidien de référence – les enjoint à montrer l’exemple et dans lesquelles ces questions sont portées par des femmes qui instillent une réflexion sur les rapports de genre au quotidien (temps de parole en conférence de rédaction, etc.).

Des transformations loin d’être généralisables

Parmi ces transformations, par exemple, la création d’un poste de gender editor, de procédures d’alerte contre le harcèlement, ou encore la constitution de groupes de travail sur la couverture médiatique de sujets en lien avec les violences de genre (task force) ou les féminicides.

Ces évolutions sont à corréler à la consolidation, depuis les années 1980, d’un cadre juridique national sur l’égalité professionnelle et la lutte contre le harcèlement, les violences sexuelles et les discriminations, ainsi qu’au mouvement #MeToo, vecteur de mobilisation et d’empowerment des femmes dont la parole a gagné en visibilité et en audience.

Toutefois ces transformations ne sont pas généralisables à l’ensemble des médias, comme l’ont montré les récentes révélations sur les travailleuses de l’industrie du podcast, laissant supposer que la concurrence exacerbée et la fragilité économique des entreprises médiatiques renforcent la minoration des femmes, jusque dans des médias sensibles aux engagements féministes.

Tant que les entreprises médiatiques ne considèrent pas les inégalités et violences de genre comme un problème, aucune politique volontariste et donc aucune transformation ne semblent possible. Pour prendre un exemple, en comptabilisant le temps de parole en conférence rédaction et dans les échanges de mails, Mediapart a mis en évidence un déséquilibre flagrant entre hommes et femmes. Suite à ces comptages, le journal en ligne a ainsi instauré une vigie tournante lors des conférences de rédaction, avec le double bénéfice de rendre visible le maninterrupting et le mansplaining tout en y mettant fin.

L’objectivation – à travers, par exemple, l’élaboration d’indicateurs chiffrés – est un préalable à la transformation de l’organisation du travail, à condition d’y consacrer des moyens, financiers et humains, pérennes.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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