Privés de revenus en raison du couvre-feu

·5 min read

Souvent embauchés pour exercer un emploi de nuit, des milliers de travailleurs au statut migratoire précaire sont dans l’impossibilité d’obtenir une attestation de leur employeur pour justifier leurs déplacements entre 20 h et 5 h. Craignant d’être interceptés par la police, ce qui pourrait leur valoir une contravention, voire l’expulsion, ils sont contraints de quitter l’emploi qui leur permet de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.

Le couvre-feu a des conséquences lourdes pour des milliers de travailleurs de nuit œuvrant dans des domaines essentiels, comme l’entretien ménager et l’alimentation. Deux travailleurs mexicains nous ont confié l’état de leur situation. Les noms des travailleurs cités dans ce reportage ont été modifiés afin de protéger leur identité.

Arrivée du Mexique avec un permis de travail temporaire en septembre 2019, Angela a travaillé comme femme de ménage dans un hôtel de Québec jusqu’en décembre 2020. L’industrie de l’hôtellerie ayant été durement touchée par la pandémie, son employeur n’a pas été en mesure de fournir une nouvelle évaluation de l’impact sur le marché du travail (EIMT), ce qui a entraîné le refus du renouvellement de son permis de travail.

« Mon permis expiré, je suis tombée sans statut à la fin décembre », raconte la mère de trois enfants, venue au Québec en quête d’une meilleure rémunération pour pouvoir subvenir à leurs besoins. « J’ai pu trouver un emploi en entretien ménager de nuit dans un centre commercial à Lévis, mais j’ai dû le quitter début janvier en raison du couvre-feu. »

Travaillant au noir, Angela se débrouille pour l’instant pour payer son loyer en faisant l’entretien ménager de bureaux quelques heures par soir. « J’arrive à 17 h, une fois que les gens sont partis. Toutefois, je dois repartir vers 19 h 40, pour réussir à attraper le bus qui me permet de rentrer chez moi juste avant 20 h. »

Gagnant très peu d’argent en faisant trois heures de travail quotidien, elle nous confie devoir à tout prix trouver un autre emploi de jour pour pouvoir couvrir son loyer, payer les honoraires de l’avocat qu’elle a embauché pour l’aider à retrouver son statut migratoire et recommencer à envoyer de l’argent à ses enfants. « Je veux pouvoir offrir à mes enfants un meilleur avenir. Mon fils aîné est à la veille de commencer l’université. Il veut être médecin », raconte Angela, qui devra quitter le Québec si elle ne réussit pas à trouver un emploi de jour à temps plein d’ici quelques semaines.

Sans statut depuis 2013 en raison du refus de sa demande d’asile, Omar travaille en assainissement dans un abattoir situé à l’extérieur de Montréal depuis quelques mois. N’ayant droit à aucune aide du gouvernement en raison de son statut, tout comme Angela, il dépend à 100 % des emplois au noir qu’il peut trouver çà et là pour couvrir ses dépenses et pouvoir envoyer de l’argent à ses enfants au Mexique chaque mois.

Jusqu’à l’entrée en vigueur du couvre-feu, le résident de Villeray devait se rendre chaque soir à 22 h tapant à une station de métro dans l’est de la ville pour monter en voiture avec un de ses collègues qui l’emmenait au travail pour son quart de travail qui commençait à 23 h. Depuis le 8 janvier, il doit se rendre chez son collègue avant 20 h et attendre l’heure du départ assis près de la porte.

« Je ne suis pas censé entrer chez lui, mais je n’ai pas d’autre choix si je veux me rendre au travail. Je dois briser une loi pour éviter de contrevenir à une autre », avoue le père de trois enfants, qui craint de tomber sur la police chaque fois qu’il est en déplacement vers son travail depuis le 8 janvier. « Mon collègue n’est pas à l’aise de m’accueillir chez lui, car il habite avec sa famille, et mon boss craint que je lui attire des ennuis si je me fais arrêter, car il m’embauche sans papiers. Alors, c’est ma dernière semaine de travail. »

Juan devra recommencer sa recherche de travail dès samedi prochain. « J’ai toujours fait le travail que les autres ne veulent pas faire. Actuellement, je lave les machines et le plancher souillés de sang et d’excréments de porc, mais cela ne me dérange pas, pourvu que je puisse travailler pour nourrir mes enfants et payer l’avocat qui soumet ma demande de résidence permanente pour des raisons humanitaires », dit-il.

« Depuis la première vague de COVID-19, le rôle clé des travailleurs sans statut dans notre société a été mis en évidence. Ils occupent souvent les emplois que la société n’arrive pas à pourvoir malgré les incitatifs financiers du gouvernement », explique Mostafa Henaway, organisateur communautaire au Centre de travailleurs et travailleuses immigrants. Il ajoute qu’il est nécessaire de remettre en question le rôle de la police dans la crise sanitaire actuelle.

« En raison du couvre-feu, ces travailleurs doivent rester cachés dans l’ombre et perdre leurs revenus, n’ayant aucune garantie que la police ne vérifiera pas leur identité ou n’alertera pas l’Agence des services frontaliers du Canada. Nous devrions plutôt consacrer toutes ces ressources aux agences de santé publique ou à la santé et à la sécurité au travail », conclut-il.

Karla Meza, Initiative de journalisme local, Le Devoir