Que reste-t-il de la « deuxième gauche » ?

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Dans la nuit suivant son élection, le 7 mai 2017, Emmanuel Macron aurait, selon certains commentateurs, rédigé la préface de l’ouvrage consacré par Jean‑Paul Huchon à Michel Rocard. Quelle que soit la genèse de son écriture, ce court texte rappelle que l’héritage de la « deuxième gauche », mouvement social, intellectuel et politique dont Michel Rocard fut la principale incarnation, continue d’être revendiqué.

À gauche cependant, la référence reste rare. Quelques candidats potentiels à l’élection présidentielle de 2022 continuent de s’en réclamer au détour d’une interview – Yannick Jadot, Anne Hidalgo – sans jamais s’y attarder.

Reste à savoir de quelle « deuxième gauche » parlait Emmanuel Macron. L’expression renvoie principalement pour lui à la référence rocardienne et à une forme de « social-démocratie à la française » très liée à la mémoire du rocardisme des années 1980.

Il affirmait ainsi se reconnaître dans un triple legs : l’exercice du pouvoir doit être soutenu par une pensée charpentée ; la rigueur gestionnaire et l’efficacité de l’État constituent des principes cardinaux de l’action publique ; la société civile est un puissant levier de transformation sociale.

Une mémoire fixée sur le rocardisme des années 1980

Cette mémoire a le mérite de pointer des invariants importants de la « deuxième gauche ». Elle explique aussi pourquoi une figure de la droite libérale comme Édouard Philippe, dont les cercles d’expertise rocardiens furent la première instance de socialisation politique, érigea Michel Rocard et Pierre Mendès France en chefs de gouvernement modèles, au même titre que Georges Pompidou et son mentor Alain Juppé.

Réduire la « deuxième gauche » à cet avatar social-démocrate empêche toutefois d’en saisir pleinement l’épaisseur, en particulier ses dimensions contestataires et révolutionnaires forgées dans les combats contre la guerre d’Algérie.

Une focalisation trop étroite sur son versant politique, qui s’affirme surtout après le congrès du PS de Nantes en juin 1977, où Michel Rocard pointe l’existence d’une « deuxième culture dans le socialisme français », conduit également à oublier son impact dans les mutations sociologiques de la gauche non communiste française des années 1960-1970.

Nébuleuse aux contours flous et mouvants, la « deuxième gauche » fut le sas d’entrée principal des chrétiens en socialisme.

Ce mouvement social et politique présente enfin une forte dimension intellectuelle : la réflexion théorique dense relayée par des revues et des journaux appelant à la naissance d’une gauche alternative au Parti communiste (PCF), à la SFIO puis au PS dans sa version mitterrandienne favorisa l’émergence d’une « nouvelle culture politique », dont l’originalité et les réalisations sont toutefois à relativiser.

Une gauche de combat aspirant à régénérer le socialisme

L’existence de la « deuxième gauche » précède de beaucoup la naissance de l’expression, que l’on peut dater de l’ouvrage publié en 1982 par les journalistes Hervé Hamon et Patrick Rotman sur l’histoire de la CFDT. Avant d’être une méthode de gouvernement ou une culture politique, cette mouvance se construisit dans la protestation morale et le combat anticolonial.

Les pionniers de ce qu’on appelle alors la « nouvelle gauche » rejettent simultanément le PCF, dont ils se méfient au plus haut point pour y avoir souvent milité, et la SFIO de Guy Mollet. Ce dernier, en cautionnant à la tête d’un gouvernement de coalition de Front républicain (1956-1957) une politique de répression contre les militants nationalistes algériens, notamment marquée par le recours de l’armée française à la torture, fut accusé d’avoir trahi le socialisme. Son soutien en 1958 à la Ve République du général de Gaulle précipita les hésitants vers une rupture déjà consommée par d’autres, entraînant une scission de la SFIO. Produit de multiples recompositions, le Parti socialiste unifié (PSU) fut le débouché politique fragile de cette refondation.

Nul ne parle alors de « deuxième gauche » pour qualifier ces gauches dissidentes et éclatées. Les sécessionnistes de la SFIO constituent le gros des effectifs d’une nébuleuse militante qui, par-delà des divergences idéologiques importantes, souhaite construire une gauche morale sur le modèle de Pierre Mendès France, figure tutélaire quoiqu’ambiguë.

Réforme ou révolution ?

De cette époque, les responsables politiques actuels se réclamant de la « deuxième gauche » ont retenu le plaidoyer pour une modernisation du socialisme fondée sur l’efficacité économique, la rupture avec la tradition marxiste et le rejet d’un « social-étatisme » attribué au PCF et à la SFIO. Un tel prisme mémoriel occulte la dimension révolutionnaire dont cette alternative était aussi porteuse.

Pour de nombreux théoriciens que l’on retrouve dans les années 1960 au PSU, à la CFDT et/ou dans des clubs de réflexion en plein essor, il s’agissait d’élaborer une « nouvelle culture politique » offrant d’autres leviers que la conquête de l’État pour rompre avec le capitalisme.

Dans les années 1970, la méfiance envers le Léviathan s’accroît pour des raisons tactiques – l’hostilité foncière à l’égard de François Mitterrand et de sa stratégie d’union avec le PCF – mais aussi culturelles. La critique de l’État, exposée dans de nombreuses revues intellectuellement proches comme Esprit, se nourrit de la pensée libertaire de 1968 et des recherches qui s’amorcent sur le totalitarisme communiste.

Transformer le socialisme par le local

Cette volonté de relativiser le rôle de l’État dans l’art de gouverner s’accompagne logiquement d’un intérêt marqué pour le local. En 1966, Michel Rocard donne à cette revendication un slogan fort, « décoloniser la province », reflet d’un investissement des gauches dissidentes dans les municipalités.

Des Groupes d’action municipale (GAM), collectifs de femmes et d’hommes souvent issus des classes moyennes et supérieures, s’efforcent alors de peser sur la politique de municipalités gérées le plus souvent par les gaullistes, en dépit de quelques contre-exemples importants comme Grenoble, dirigée par un édile PSU Hubert Dubedout.

Le plaidoyer pour une action au plus près des citoyens trouve aussi sa traduction économique. La direction de la CFDT, dont les effectifs oscillent autour du million d’adhérents tout au long des années 1970, exige que les conflits du travail soient réglés au plus bas niveau possible, en l’occurrence celui de l’entreprise.

Dans la décennie suivante, cet attachement au principe de subsidiarité (partagé avec la démocratie-chrétienne), selon lequel l’action publique doit toujours privilégier l’échelon le plus proche des citoyens, est relayé au niveau européen par Jacques Delors, président de la Commission entre 1985 et 1995.

L’utopie d’un socialisme autogestionnaire

Pour une large partie de la « deuxième gauche » des années 1970, ce souci réformateur est indissociable d’une dimension révolutionnaire dont le concept d’autogestion résume l’ambition. S’il faut rappeler la prudence de ses chefs de file vis-à-vis de la rupture avec le capitalisme, Michel Rocard, Jacques Delors et Edmond Maire restant attachés au maintien du marché comme mode principal d’allocation des ressources, la tendance à la radicalisation des troupes est indéniable. Entre 1970 et 1978, la CFDT se réclame ainsi du socialisme autogestionnaire et de la lutte des classes. L’aspiration ne survit pas à la crise économique des années 1970 et à l’hostilité des tenants de l’union de la gauche qui, au sein du PS, ne mobilisent la référence autogestionnaire qu’à des fins stratégiques.

De manière plus profonde cependant, l’émergence dès la fin des années 1950 de cette « nouvelle culture politique » qui s’efforçait de concilier « idéalisme et technicité » impulsa une mutation sociologique majeure en convainquant les chrétiens de s’engager en socialisme.

Un creuset de l’engagement chrétien

Ces derniers, en particulier les catholiques, jouent en effet un rôle central dans la structuration des gauches dissidentes. La CFTC puis la CFDT accueillent de nombreux militants issus de l’Action catholique : Jeunesse ouvrière chrétienne, Jeunesse agricole catholique et Jeunesse étudiante catholique, cette dernière disposant de puissants relais au sein de l’UNEF. Ces chrétiens de gauche sont également séduits par les clubs, à l’image de Jacques Delors, catholique pratiquant, animateur de Citoyens 60 et expert de la CFTC au début des années 1960. On les retrouve aussi dans les combats locaux où ils constituent le gros des bataillons des GAM.

Leur entrée en socialisme provoque des grincements de dents au PCF, à la SFIO puis au PS, formations où l’athéisme et la laïcité restaient des valeurs centrales.

François Mitterrand, bien que lui-même catholique conservateur, leur voue une franche animosité, notamment lorsque sa rivalité avec Michel Rocard pour le leadership sur le parti atteint son paroxysme entre 1978 et 1981.

Son élection à la présidence de la République et l’installation durable du PS au pouvoir estompent toutefois les crispations internes autour de la question religieuse, l’exercice des responsabilités conduisant les socialistes de toutes obédiences à la convergence.

La « deuxième gauche » soluble dans l’exercice du pouvoir ?

Une lecture superficielle des premières années de la gauche au pouvoir pourrait laisser penser que la « deuxième gauche », vaincue politiquement par François Mitterrand, prit sa revanche sur le terrain économique avec l’officialisation en mars 1983 d’un « tournant de la rigueur » dont les premiers signes remontaient à la fin de l’année 1981.

Or, si la « deuxième gauche » impose progressivement sa ligne économique, elle essuie une lourde défaite sur son projet de réduction et de partage du temps de travail. En outre, des réformes chères à ses partisans, comme la décentralisation, sont pensées et mises en œuvre par le Premier ministre Pierre Mauroy et son ministre de l’Intérieur Gaston Defferre, deux personnalités qui ne sont pas du sérail.

En 1988, la nomination de Michel Rocard à Matignon ne marque pas davantage l’arrivée au pouvoir de cette nébuleuse. Nombre des amis du Premier ministre, ignorant quelque peu le faisceau de contraintes dans lequel il déploya son action, lui reprochèrent d’ailleurs de ne pas avoir été suffisamment rocardien dans l’exercice des responsabilités.

Il y eut cependant quelques secteurs où la méthode rocardienne de gouvernement, fondée sur la concertation et la négociation, fut mise en œuvre avec succès, ainsi dans la conclusion de la paix en Nouvelle-Calédonie (accords Matignon-Oudinot du 26 juin 1988), la modernisation de la fonction publique ou encore l’instauration du RMI – même si l’idée n’était l’apanage ni du rocardisme ni de la « deuxième gauche ».

Alors que cette dernière semble avoir le vent en poupe lorsque Michel Rocard quitte Matignon avec une cote de popularité supérieure à 50 %, l’élan se brise rapidement. L’échec de son chef de file à la tête de la liste PS aux élections européennes de 1994, suivi quelques mois plus tard du refus de Jacques Delors d’être le candidat du parti à l’élection présidentielle, sonne le glas de la « deuxième gauche » comme « aventure collective ».

L’éclipse est d’autant plus rapide que la CFDT, recentrée sur ses activités syndicales depuis 1978, s’était définitivement éloignée du socialisme en 1988, avait reconnu le marché comme « cadre réformable mais indépassable du syndicalisme » quatre ans plus tard avant d’apporter fin 1995 « un “soutien critique” au plan Juppé, malgré les mobilisations amples qu’il déclenche dans la société française. »

Une référence en voie de disparition

Au sein du PS, le déclin de la référence épouse celui du courant rocardien, en dépit de quelques résurgences éphémères. Dans la dernière année du gouvernement Jospin (1997-2002), Élisabeth Guigou, qui succède à Martine Aubry au ministère de l’Emploi, propose de renouer avec la « démocratie sociale », ce que la presse ne manque pas d’interpréter comme une volonté d’un État moins autoritaire dans ses relations avec les partenaires sociaux par rapport à la période Aubry.

Un parfum de « deuxième gauche » semble également souffler lorsque Ségolène Royal remet à l’honneur la « démocratie participative » à l’occasion de sa campagne présidentielle de 2007.

Mais lorsque le Premier ministre (et ancien rocardien) Manuel Valls évoque en 2016 l’opposition entre « deux gauches irréconciliables », celle-ci ne recouvre plus les débats opposant les « deux cultures » socialistes des années 1970.

Une trace de la « deuxième gauche » à l’Élysée

Alors que la « deuxième gauche » disparaît de la galaxie socialiste, il faut se tourner vers l’Élysée pour en déceler une trace récente, quoique superficielle et (très) libérale.

Après la crise non-anticipée des Gilets jaunes, Emmanuel Macron appelle auprès de lui Philippe Grangeon. Familier des cabinets ministériels socialistes des années Mitterrand aux années Hollande et ancien secrétaire confédéral CFDT sous Nicole Notat, celui qui fut l’un des fondateurs d’En marche se présente comme le défenseur d’une « société de l’engagement, du contrat, du compromis », leitmotiv rocardo-cédétiste-deloriste s’il en est. La crise sanitaire semble toutefois avoir fermé cette brève parenthèse, comme en témoigne la démission de ce conseiller spécial « lassé de ne pas être écouté ».

Depuis le milieu des années 1990, l’héritage de la « deuxième gauche » tend donc à se réduire comme peau de chagrin. Bien qu’elle puisse encore rayonner épisodiquement à travers l’invocation de quelques-unes de ses figures tutélaires – Rocard et Mendès France plus que Delors –, son existence en tant que mouvement social, politique et intellectuel appartient à un passé révolu faute d’héritiers véritables.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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