Que sait-on des reines bâtisseuses de pyramides ?

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine
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<span class="caption">Mériem Sarolie dans le rôle de la reine Hétephérès (Les Secrets des bâtisseurs de pyramides, 2020). </span> <span class="attribution"><span class="source">Sigrid Clément (autorisation : Sigrid Clément).</span></span>
Mériem Sarolie dans le rôle de la reine Hétephérès (Les Secrets des bâtisseurs de pyramides, 2020). Sigrid Clément (autorisation : Sigrid Clément).

La série documentaire Les Secrets des bâtisseurs de pyramides, réalisée par Sigrid Clément (diffusée sur Planète+ à partir du 2 novembre 2020) permet de comprendre comment la construction des pyramides a structuré l’ensemble de la société égyptienne autour d’un projet commun. Elle met en lumière le rôle joué par les pharaons mais aussi par les reines qui commanditèrent et organisèrent ces extraordinaires travaux.

Mais que sait-on de ces souveraines bâtisseuses ?

Hétephérès, « reine des pyramides »

Incarnée à l’écran par l’actrice Mériem Sarolie, Hétephérès Ire (vers 2600-2550 av. J.-C.) peut être considérée comme la « reine des pyramides », en raison de ses liens étroits avec les plus grands pharaons du XXVIe siècle av. J.-C. Sans doute fille du roi Houni, elle épousa son demi-frère Snéfrou qui fit édifier pas moins de trois grandes pyramides durant son règne : l’une à Meïdoum et les deux autres à Dahchour, au sud du Caire actuel.

Hétephérès est aussi la mère du très célèbre Khéops, bâtisseur de la plus grande des pyramides élevées sur le plateau de Gizeh. Autrefois haute de 146 mètres, la gigantesque montagne de pierres culmine aujourd’hui à plus de 138 mètres. Enfin, Hétephérès est la grand-mère de Khéphren qui édifia la deuxième pyramide de Gizeh, presque aussi élevée que celle de Khéops (143 mètres à l’origine).

Sans doute très attaché à sa mère, Khéops voulut qu’elle repose à ses côtés dans l’une des petites pyramides construites au pied de son grandiose tombeau. C’est vraisemblablement la pyramide dite G1A par les égyptologues (la plus au nord) qui fut destinée à la reine mère.

À quelques dizaines de mètres se trouve le caveau où, au fond d’un puits de 25 mètres de profondeur, l’archéologue américain George Andrew Reisner découvrit, en 1925, la chambre funéraire de Hétephérès. Le mobilier que la reine avait souhaité emporter dans sa dernière demeure s’y trouvait entassé : son lit aux pieds en forme de pattes de lion ; la chaise dans laquelle elle se faisait porter lors de ses déplacements ; un élégant fauteuil ; de la vaisselle en or…

La reine aux 20 bracelets décorés de papillons

Dans une boîte fortement endommagée était rangée une série de bracelets en argent décorés d’un motif très original : des papillons en lapis-lazuli, turquoise et cornaline.

Hétephérès en enfilait 10 à chacun de ses bras, comme le montre leur diamètre variant de 9 à 11 centimètres afin de correspondre parfaitement aux formes du poignet et de l’avant-bras de la souveraine. Des bracelets réalisés sur mesure spécialement pour elle.

<span class="caption">Bracelets de la reine Hétephérès, Musée du Caire. À droite, les bracelets lors de leur découverte en 1925.</span>
Bracelets de la reine Hétephérès, Musée du Caire. À droite, les bracelets lors de leur découverte en 1925.

La boîte à bijoux était parée d’une feuille d’or. Selon la reconstitution de Reisner, elle montre Hétephérès assise sur son trône. Vêtue d’une robe fourreau moulante, elle hume le parfum d’une fleur de lotus. Sa tête est coiffée d’une perruque cerclée d’un diadème qui devait être en or. On remarque que la souveraine porte ses deux dizaines de bracelets. La représentation ne laisse aucun doute sur la manière dont elle en ornait ses avant-bras.

<span class="caption">Hétephérès humant une fleur de lotus. Reconstitution de George Reisner.</span>
Hétephérès humant une fleur de lotus. Reconstitution de George Reisner.

Une petite déception assombrit néanmoins Reisner et son équipe lorsqu’ils ouvrirent le sarcophage en albâtre de la reine : il était vide. La momie de Hétephérès avait disparu, sans doute volée par des pillards appâtés par les bijoux précieux qui lui servaient de parure. Petite consolation tout de même : un coffre également en albâtre, divisé en quatre compartiments, contenait encore des restes d’organes décomposés : les viscères de la reine (son estomac, son foie, ses intestins et ses poumons) avaient été retirés du cadavre et placés dans les quatre parties du coffre.

Ces remarquables découvertes ne permettent cependant pas de connaître la biographie de Hétephérès. A-t-elle conseillé son époux Snéfrou puis son fils Khéops ? Quel rôle a-t-elle joué dans l’édification des grandes pyramides ? La richesse de son tombeau et le souhait de Khéops de l’inhumer à ses côtés suggèrent néanmoins qu’elle fut bien plus qu’une simple figurante.

La reine qui céda son sarcophage à sa fille

C’est aussi ce que laisse entendre une découverte réalisée dans la tombe d’une autre reine qui vécut un peu plus tard : Mérésânkh III (vers 2550-2500 av. J.-C.), arrière-petite-fille de Hétephérès Ire et épouse de Khéphren.

Ce n’est pas une pyramide qui servit de sépulture à cette reine, mais un mastaba (sorte de monumental banc de pierres rectangulaire) dont l’intérieur est décoré de somptueux bas-reliefs polychromes. Reisner y découvrit, en 1927, un sarcophage en granit noir qui contenait toujours la momie de Mérésânkh III. L’épouse de Khéphren, morte à l’âge de 50 ans environ, mesurait 1,54 mètre.

Sur la cuve du sarcophage, Reisner put lire une bien curieuse inscription : la reine Hétephérès II, mère de Mérésânkh III, s’exprimant à la première personne, tient à préciser que le sarcophage lui était initialement destiné, mais qu’elle a décidé de le céder à sa fille. C’est même, sans nul doute, le mastaba dans son ensemble, d’abord édifié pour elle-même, que Hétephérès II transféra à Mérésânkh III, peut-être parce que celle-ci mourut avant sa mère.

Ainsi, la reine organisa et dirigea les travaux de sa sépulture devenue celle de sa fille, après son changement d’affectation. Le rôle décisionnaire de Hétephérès II ne paraît donc ici faire aucun doute.

Les bas-reliefs du mastaba nous montrent que des artistes travaillaient au service des souveraines dont ils étaient chargés de réaliser les statues polychromes. Des inscriptions nous apprennent les noms de ces professionnels comme le peintre Rehay ou encore le sculpteur Inkaf.

<span class="caption">Reconstitution du tombeau de Mérésânkh III. Au centre Hétephérès II vêtue d’un manteau blanc, suivie de Merésânkh III en robe léopard.</span>
Reconstitution du tombeau de Mérésânkh III. Au centre Hétephérès II vêtue d’un manteau blanc, suivie de Merésânkh III en robe léopard.

Épaules pointues et robe léopard

L’extraordinaire iconographie du mastaba pose néanmoins quelques problèmes d’interprétation non encore résolus. Sur un mur, un bas-relief montre Hétephérès II suivie de Mérésânkh III. La mère est coiffée d’une étonnante perruque jaune. Elle porte un manteau blanc à longues manches qui donne à chacune de ses épaules une curieuse forme pointue. La fille, elle, est vêtue d’une tunique sur laquelle est fixée une peau de léopard qui lui laisse les épaules découvertes. Ces tenues devaient revêtir une signification rituelle.

La princesse bâtisseuse qui se prostitua pour financer sa pyramide

L’historien grec Hérodote (Histoires II, 126) qui visita l’Égypte au Ve siècle av. J.-C. nous rapporte l’anecdote que des Égyptiens lui avaient racontée. Khéops, à court d’argent, aurait prostitué sa fille pour renflouer ses caisses. Celle-ci, après avoir satisfait les attentes de son père et maquereau, décida de continuer à travailler pour son propre compte. Chacun de ses clients devait rémunérer ses faveurs sexuelles par une pierre de construction. C’est ainsi que la fille de Khéops parvint à édifier sa propre pyramide.

Lire la suite: Les pyramides ont-elles été construites par des tyrans ?

Cette légende salace et misogyne ne repose évidemment sur aucune réalité historique. Elle témoigne néanmoins du souvenir que les Égyptiens avaient encore, à l’époque d’Hérodote, du rôle joué par les bâtisseuses de pyramides ou de mastabas qui vécurent à Gizeh deux millénaires plus tôt.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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