De quoi l’Europe puissance est-elle le nom ?

Bastien Nivet, Docteur en science politique (École de management), Pôle Léonard de Vinci – UGEI
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Depuis plusieurs semaines, sous l’impulsion notamment du secrétaire d’État chargé des Affaires européennes Clément Beaune, qui a invité les Européens à « développer un agenda de puissance », les autorités françaises multiplient les plaidoyers en faveur d’une Europe puissance. Dans les médias français, ce concept revient aussi en force comme un fragment d’analyse européenne récurrent, au détour de propos souvent prescriptifs sur la posture que l’UE devrait adopter dans ses relations diplomatiques avec la Russie, la Chine, la Turquie ou les États-Unis, sur les choix qu’elle devrait faire sur les plans économiques et industriels, ou sur des enjeux comme la question migratoire.

En France, ce sursaut du recours à l’Europe puissance comme fragment de discours politique ou d’analyse médiatique est chronique, et s’explique par le caractère consensuel et souvent mal défini du concept. Pour autant, comme le montrent les travaux académiques sur ce sujet, évoquer l’UE comme une puissance n’a rien d’évident en soi, et les injonctions à faire émerger une Europe puissance relèvent autant de l’énonciation d’un projet ou d’un horizon incertain que d’une description de la réalité ou d’un agenda politique précis.

L’Europe puissance, un concept à tiroirs

Dans le champ académique, il n’existe pas un mais plusieurs concepts d’Europe puissance, et la juxtaposition même de ces deux termes suscite de vives contestations.

Dès le début des années 1970, Johan Galtung signalait l’émergence possible des Communautés européennes d’alors comme une nouvelle superpuissance en devenir. Parallèlement, le concept de puissance civile européenne, popularisé notamment par François Duchêne, soulignait lui aussi l’émergence d’une forme de puissance à travers les communautés européennes, mais d’un genre nouveau. Une puissance éloignée des registres classiques de la puissance reposant sur la force militaire et la coercition, mais au contraire caractérisée par une capacité à domestiquer les relations entre États. Le concept de puissance normative, avancé par Ian Manners et popularisé en France notamment par Zaki Laïdi, a cherché à rendre compte du rôle spécifique de l’UE dans la diffusion de normes, écrites ou non, dans le système international. Au gré de la créativité des universitaires et analystes, les concepts de puissance tranquille ou de superpuissance tranquille ont aussi servi à qualifier le rôle de l’UE sur la scène internationale.

Ces concepts ont envisagé toute puissance européenne comme une puissance ne pouvant qu’être d’un nouveau genre, échappant aux critères et attitudes classiques de la puissance, basés notamment sur la force, la confrontation et la coercition. Ils permettent de tenir compte de l’action et de l’influence internationale parfois bien réelles de l’UE, tout en reconnaissant qu’elle ne correspond pas aux schémas et critères traditionnels de la puissance. Contrairement à d’autres acteurs comme les États-Unis, il faut requalifier la notion de puissance pour qu’elle puisse être accordée à l’UE.

Il faut dire que les communautés puis l’Union européenne répondent difficilement aux définitions classiques de la puissance, comme « la capacité d’imposer et de détruire » (Raymond Aron), ou « la capacité d’imposer sa volonté aux autres ». Comme l’a fait remarquer l’universitaire britannique Hedley Bull dans un célèbre article paru en 1982, il existait une contradiction dans les termes à évoquer une puissance civile européenne, la communauté économique européenne n’étant alors pas un réel acteur international selon lui, mais plutôt un ensemble de plusieurs États ayant développé leur influence économique grâce à la protection militaire et nucléaire des États-Unis. Non seulement l’ensemble européen n’était pas une puissance, mais il n’était pas même réellement un acteur international. Une critique radicale, mais trouvant encore écho aujourd’hui, lorsque les États membres ne parviennent à s’accorder sur la réponse à apporter à une crise, ou à adopter des mesures coercitives ou des positions fermes à l’encontre d’autres acteurs internationaux.

L’Europe puissance, des discours politiques et médiatiques variés

Dans le champ médiatique, le recours au concept d’Europe puissance ne s’encombre pas toujours de ces efforts de clarification. Le concept surgit au détour d’articles sur des sujets aussi variés que les enjeux économiques, migratoires, de politique étrangère ou de lutte contre la Covid-19. Dans le champ politique, le concept est aussi mobilisé fréquemment et sans précision en France, et ce de façon transpartisane.

Cela s’explique par la perméabilité du concept, la présomption de bienveillance de l’opinion française à son égard, et la propension de longue date des autorités françaises à tenter de préserver, à travers la construction européenne, une partie de l’influence internationale historique mais érodée du pays. Les autorités françaises actuelles, du discours du président Macron sur l’Europe à la Sorbonne en 2017 aux récentes analyses et prises de position de son secrétaire d’État chargé des affaires européennes, n’ont pas la paternité du concept et de sa mobilisation intensive, mais en font un usage particulièrement intensif et structuré.

Fragment de discours politique et médiatique courant en France, l’Europe puissance est beaucoup moins présente chez nos partenaires européens, pour lesquels le terme de puissance peut parfois véhiculer une image négative. Du côté des institutions européennes, l’évocation de l’UE comme une puissance devient plus fréquente mais a longtemps été rare et souvent prudente. Le concept de « puissance civile », plus consensuel, avait par exemple été évoqué dès 2001 par Romano Prodi, alors président de la Commission européenne.

Dans sa préface de la Stratégie globale de l’UE, Federica Mogherini, alors Haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, affirmait en 2016 que « soft power et hard power vont de pair », mais seul le concept de soft power apparaissait dans le corps du document, la référence au hard power disparaissant dans le corps du texte. Le mot puissance s’immisce malgré tout de plus en plus fréquemment dans les prises de position des dirigeants européens. Le président du Conseil européen Charles Michel a ainsi récemment affirmé :

« L’Europe est unie, confiante, ancrée dans ses valeurs. C’est ainsi qu’elle projette sa puissance. »

Mais il existe encore un décalage conséquent entre la fréquence de mobilisation de l’Europe puissance dans les prises de position diplomatiques et les analyses médiatiques hexagonales, et leurs équivalents chez nos vingt-six partenaires.

L’Europe puissance, un mythe utile ?

Ce décalage s’explique par le fait que le concept d’Europe puissance, énoncé sans autre précision sur la nature de cette puissance (contrairement aux travaux académiques en la matière), est davantage un concept prescriptif et normatif qu’un concept descriptif. Qualifier de puissance l’UE telle qu’elle existe aujourd’hui, ou pourrait évoluer dans un avenir proche, demeure optimiste. La notion d’Europe puissance n’est pas à disqualifier pour autant.

Annoncer ou proposer l’émergence d’une Europe puissance permet de tracer un horizon, d’indiquer des voies d’amélioration de l’UE telle qu’elle est à ce jour, avec les atouts et les faiblesses que lui procure son modèle unique d’intégration régionale et d’action internationale concertée. En tant que fragment de discours politique, l’Europe puissance est donc une sorte de mythe utile : l’UE n’est pas et ne sera peut-être jamais une puissance dans tous les sens du terme, mais cette Europe puissance peut être un horizon, plus ou moins distant et fictif, dont l’énoncé permet de mobiliser des énergies et d’entamer des réformes.

L’utilisation de tels mythes présente des avantages (tracer un horizon, une ambition) et des inconvénients. Lorsque le décalage se fait trop grand entre les mots et les réalités qu’ils sont censés décrire, lorsque l’immédiat contredit trop ouvertement cet horizon fictif, le risque de perte de crédibilité existe. On se souvient par exemple que l’utilisation de mots censés être fédérateurs tels que « Constitution pour l’Europe » ou « ministre des Affaires étrangères », avait au contraire cristallisé craintes et déceptions, ces formules ayant été supprimées d’un projet de Traité constitutionnel européen devenu Traité de Lisbonne, suite à l’échec des référendums français et néerlandais du printemps 2005.

Le concept d’Europe puissance, tel qu’il resurgit actuellement, est un mythe de la construction européenne : un recours à une symbolique a priori utile et mobilisatrice pour redonner du sens à l’UE en temps de crises et de doutes, pouvant aussi avoir des effets contre-productifs en attisant et cristallisant les doutes, attentes et désillusions à l’égard du projet européen.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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