Récolter un million de mètres cubes de bois dégradé: un mal nécessaire à Chutes-des-Passes

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local
·7 min read

Un feu de camp mal éteint a causé un incendie de forêt qui a ravagé 59 936 hectares de forêt dans le secteur de la Chute-des-Passes cet été. Près du tiers des arbres sur le territoire sont assez matures pour être récoltés, laissant présager un volume de bois à récupérer de près d’un million de mètres cubes. Malgré tous les efforts pour récolter le bois avant qu’il ne se fasse attaquer par les insectes, les longicornes ont été particulièrement rapides cette année. Résultat: le bois est de très faible qualité et les opérations sont peu rentables malgré les bons prix pour le bois d’œuvre.

À plus d’une centaine de kilomètres au nord de Dolbeau-Mistassini, dans le secteur Brule-Neige, Guillaume Bouchard, surintendant aux opérations pour Produits forestiers Résolu, conduit jusqu’à l’endroit où le feu de la Chute-des-Passes a pris naissance, en bordure d’un lac. « À ce qu’il paraît, c’est un gars qui faisait cuire des truites et qui a oublié d’éteindre son feu », lance le forestier, en montrant les ravages causés par le feu.

La SOPFEU confirme qu’un feu de récréation est à l’origine de l’incendie, sans toutefois pouvoir préciser davantage. Peu importe quelle légende urbaine collera à cette histoire, c’est à partir des rives d’un petit lac que le feu a pris naissance le 16 juin dernier. En 63 jours, il a ravagé 59 936 hectares ( la superficie de l’île de Montréal est de 49 800 hectares).

Lorsqu’un tel incendie survient dans la forêt commerciale, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) met sur pied un plan d’aménagement spécial pour récolter en priorité le bois brûlé. « En général, on a un an pour récupérer le bois, avant que les insectes ne fassent trop de dommage », explique Jean-Félix Villeneuve, ingénieur forestier responsable de la planification de la récolte au MFFP.

Plus le bois est récolté rapidement et plus il est possible de créer de la valeur avec le sciage, car le printemps suivant le feu, la recherche a démontré que le bois est trop dégradé pour l’industrie du sciage et le bois peut seulement être transformé pour en faire de la pâte ou de la biomasse.

Pour les industriels, il s’agit donc d’une course contre la montre pour récolter près d’un million de mètres cubes, prévus dans le plan d’aménagement spécial, entre le mois d’août et le printemps prochain. « Dès son entrée en vigueur, le plan spécial remplace tout plan d’aménagement auparavant applicable sur le territoire affecté, et les détenteurs de contrats ou d’ententes sur ce territoire doivent obligatoirement y participer », explique Jean-Félix Villeneuve.

Ainsi, Produits forestiers Résolu, Produits forestiers Petit-Paris (PFPP) et Arbec se sont partagé les 750 000 mètres cubes de bois offerts en garantie d’approvisionnement et c’est PFPP qui a remporté le lot vendu aux enchères.

En déplaçant les équipes de récolte dans le feu, les industriels conservent les secteurs de récolte prévus pour plus tard. La récolte du bois brûlé permet aussi de diminuer l’impact du feu sur la possibilité forestière.

Un mal nécessaire Mais il n’y a pas que des avantages. Par exemple, les forêts qui ont passé au feu n’étaient pas matures et le bois est petit à plusieurs endroits. Pour les entreprises de récolte comme Forestiers TMB, qui ont passé quelques semaines dans le feu, les rendements ont été coupés de moitié dans le premier secteur à être récolté. Alors que PFR s’attendait à récolter 35 000 m3, les opérations ont permis de récupérer seulement 20 000 m3. D’autres secteurs semblent plus prometteurs, souligne Guillaume Bouchard, mais le rendement reste à confirmer une fois sur le terrain.

Par ailleurs, les insectes ont été particulièrement rapides cette année, ajoute le forestier. « J’en suis à la récolte dans un sixième feu et je n’ai jamais vu autant de dommages que cette année, dit-il. C’est rare de voir des trous dès le premier automne, mais là, il y en a partout. »

De plus, les longicornes s’attaquent en premier à l’épinette noire et aux pins gris, particulièrement quand on les retrouve sur des sols sablonneux, alors que le sapin, de plus faible valeur, est moins affecté, explique Louis-Philippe Morin, un superviseur des opérations rencontré en forêt.

Lorsque vient le temps de transformer le bois, PFR produit donc moins de valeur, car au lieu de scier du bois d’épinette de très haute qualité, l’entreprise doit transformer des arbres troués par les larves, qui finira en grade économique. Résolu a fait un test avec 100 mètres cubes de bois, constatant que plus de 80% des produits finis sont affectés. Par moment, des vers vivants sortaient même des produits finis.

Pour compenser ces pertes, le MFFP offre un montant de 5,95 dollars par mètre cube, mais ce montant pourrait être adapté selon les écarts de rendement réels. PFR offre une partie du montant aux entrepreneurs de récolte pour atténuer les impacts lorsqu’il y a une perte de rendement.

Malgré un bon prix pour le bois d’oeuvre en ce moment, les opérations ne sont pas tellement rentables quand la récolte coûte plus cher et que les produits transformés rapportent moins, et ce, même avec une compensation du MFFP, explique Guillaume Bouchard.

L’impact des larves d’insecte sur une bille de bois récoltée dans le feu.

COURTOISIE

Avec le feu dans le secteur de la Chute-des-Passes et l’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette, près de 80% des volumes de bois récolté par PFR cette année proviendront de plans spéciaux de récupération. La récolte de ce bois de plus faible qualité, dont une forte proportion de sapin et de bois troué, rend les opérations moins rentables, mais la récolte des bois affectés demeure un mal nécessaire pour réduire les impacts sur la possibilité forestière, admet Guillaume Bouchard. « Si tu parles à un forestier, il veut aller récolter la fibre pour réaménager, parce que ces secteurs-là étaient très peu productifs, mais si tu parles à un comptable, il va te dire que la récolte n’en vaut pas la peine », dit-il. Ce dernier espère que les secteurs pourront être aménagés, parce que les peuplements étaient improductifs avec un rendement de moins de 50 m3 à l’hectare.

Selon les tests effectués par Résolu, on retrouve des trous sur plus de 80% des planches provenant du bois récolté dans le feu. COURTOISIE

Avec l’arrivée de l’hiver, les larves de longicornes entreront en dormance, ce qui laissera un certain répit aux forestiers pour récolter les volumes alloués par le MFFP, sur le tiers de la superficie du feu. Cet hiver, PFR compte déployer sept équipes de récolte dans le feu pour récolter un volume estimé à 225 000 mètres cubes. « Avec notre force de frappe, on va y arriver », note Guillaume Bouchard.

Résolu a fait des tests de sciage sur 100 mètres cubes de bois et les insectes avaient laissé beaucoup de traces.

+

UNE RÉCOLTE PLANIFIÉE AVANT L’EXTINCTION DU FEU!

La planification de la récolte dans le feu a été particulièrement efficace, selon les industriels. Dès le 3 août, les industriels oeuvrant dans le secteur avaient les informations en main pour commencer la récolte... Donc deux semaines avant que le feu ne soit déclaré éteint par la SOPFEU.

Selon les tests effectués par Résolu, on retrouve des trous sur plus de 80% des planches provenant du bois récolté dans le feu.

« Les travaux ont débuté avant l’extinction totale du feu, du jamais vu », souligne fièrement Jean-Félix Villeneuve, ingénieur forestier responsable de la planification de la récolte au MFFP. Lorsque le feu a été maîtrisé, des images satellites haute définition ont été acquises pour définir avec plus de précision le contour du feu et y faire une caractérisation, dit-il. De plus, les outils technologiques comme le LIDAR, les photos aériennes et les cartes écoforestières ont grandement aidé à faire une planification rapide et efficace. La récolte a pu débuter une fois que la SOPFEU en a donné l’autorisation.

Malgré le plan spécial de récupération, les aspects fauniques n’ont pas été négligés et les critères de récolte sont les mêmes que dans une forêt « verte », remarque le fonctionnaire. Par exemple, une protection sur une bande riveraine de 60 mètres à proximité d’une rivière à ouananiche, un site faunique d’intérêt, au lieu des 20 m réglementaires. La consultation avec les autochtones n’a pas généré de commentaires, ajoute-t-on au MFFP.

Guillaume Roy, Initiative de journalisme local, Le Quotidien