Regarder des séries étrangères ouvre les jeunes sur le monde

Christine Thoër, Professeure - département de communication sociale et publique - Faculté de communication UQAM, Université du Québec à Montréal (UQAM), Christian Agbobli, Chair professor, Université du Québec à Montréal (UQAM), and Zora Ait El Machkouri, Journaliste / Doctorante en Communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) / Directrice de publication du magazine international Sans Frontières / Auxiliaire d'enseignement, Université du Québec à Montréal (UQAM)
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<span class="caption">La série étrangère la plus regardée par les jeunes de 19 à 24 ans sondés est La Casa de Papel, une série espagnole racontant l&#39;histoire de huit voleurs qui font une prise d&#39;otages dans la Fabrique nationale de la monnaie et du timbre, à Madrid.</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
La série étrangère la plus regardée par les jeunes de 19 à 24 ans sondés est La Casa de Papel, une série espagnole racontant l'histoire de huit voleurs qui font une prise d'otages dans la Fabrique nationale de la monnaie et du timbre, à Madrid. Shutterstock

Les mesures de confinement ont amené les jeunes Québécois à regarder plus de séries sur les plates-formes numériques. Et bien qu’ils aient surtout visionné des séries américaines, une forte proportion s’est tournée vers des séries étrangères.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les jeunes passent beaucoup de temps devant leurs écrans. Ils ont augmenté leur temps de visionnement sur les plates-formes comme Netflix, Disney+, Amazon Prime Video, multiplié leurs pratiques de covisionnement, revisionné plus de séries et, comme le montrent nos résultats de recherche, regardé nombre de séries étrangères.

Constatant que les jeunes adultes citaient régulièrement des contenus produits hors de la zone nord-américaine, lorsqu’interrogés sur leurs pratiques de visionnement connecté, nous avons souhaité mesurer cette tendance grâce à une enquête réalisée avec le CEFRIO.

Du 17 au 23 mars 2020, nous avons interrogé 1000 jeunes de 18-24 ans, dont l’une des langues parlées à la maison était le français, afin de cerner l’attrait qu’exercent les contenus étrangers auprès de cet auditoire et saisir la façon dont il se les approprie.

Sur Netflix, un accès accru aux séries étrangères

Au Québec, Netflix est la plate-forme de vidéo à la demande la plus populaire auprès des jeunes adultes pour visionner des séries. Selon notre enquête, la plate-forme est utilisée par 87 % d’entre eux pour visionner des séries. Suivent YouTube (48 %), les sites des chaînes de télévision (41 %), ICI Tou.tv (29 %) et Club Illico (20 %).

Bien que les séries américaines demeurent en tête pour les jeunes adultes au Québec (85 %), 59 % d’entre eux ont visionné une ou plusieurs séries produites hors de la zone nord-américaine, soit presque autant que ceux qui regardent des séries québécoises (63 %).

Les séries étrangères les plus populaires auprès de notre échantillon viennent d'Espagne et du Royaume-Uni. Ce sont : La Casa de Papel (52 %), Sex education (44 %), Black Mirror (34 %), Elite (24 %) et The End of this F*** world (22 %), toutes des productions originales Netflix.

Ceux qui se tournent vers ces séries étrangères sont davantage scolarisés – 72 % d’entre eux ayant un niveau universitaire – 70 % parlent parfois une autre langue que le français à la maison et 64 % habitent en milieux urbains (Montréal ou Québec).

L’effet du bouche-à-oreille et des algorithmes

Peu importe le pays de production, les recommandations des amis constituent le premier mode de découverte, citées par 74 % des répondants, amenant les jeunes à considérer des contenus qui ne les attirent pas immédiatement. Le « buzz » et les discussions autour d’une série sur les réseaux sociaux, comme Facebook et Instagram, favorisent également sa découvrabilité et son appropriation.

Les algorithmes des plates-formes, qui mettent en avant des prédictions de goût en fonction du profil de l’utilisateur, de ses recherches et de ses visionnements, jouent également un rôle croissant dans la découverte des contenus. En fait, 67 % des 18-24 ans dans notre enquête découvrent ainsi des séries (toutes catégories confondues) contre 44 % dans une enquête menée en 2017.

<span class="caption">Certains jeunes déclarent vouloir se détourner de l’hégémonisme culturel américain et rechercher d’autres codes esthétiques et narratifs, contre le manque de profondeur et de diversité identitaire ou corporelle des personnages américains..</span> <span class="attribution"><span class="source">Shutterstock</span></span>
Certains jeunes déclarent vouloir se détourner de l’hégémonisme culturel américain et rechercher d’autres codes esthétiques et narratifs, contre le manque de profondeur et de diversité identitaire ou corporelle des personnages américains.. Shutterstock

Plusieurs des jeunes adultes rencontrés en entrevue expliquent s’orienter vers les séries étrangères parce qu’elles sont exposées par l’algorithme dans les catégories de genre qu’ils apprécient et non parce qu’elles sont produites ailleurs.

Nous avons observé que parmi les séries les plus regardées, ce sont les celles qui se déroulent à l’école et autres univers d’adolescents, comme Baby, Élite, Sex education, Skins, The end of this F*** world et Shameless, qui ont la cote. Les séries fantastiques ou de science-fiction (Black Mirror, Good Omens, Dark, The Rain, 3 %, Better than us, Osmosis, Ragnarök) suivent de près ainsi que les drames criminels et les séries d’action comme La Casa de Papel, Fauda, La reine du Sud et The Bodyguard.

Enfin, les séries historiques comme The Crown, Peaky Blinders, Las chicas de cable et Chernobyl sont populaires de même que les comédies (The Office UK, Huge, Appelez mon agent, Tout part en fumée) et les films d’animation coréens et japonais.

Les jeunes naviguent également dans les catégories « Nouveautés », « Tendances » et « Netflix Originals » plébiscitées par la plate-forme. Les autres sources de découverte sont les influenceurs sur YouTube (29 %), une recherche Google sur un acteur ou un réalisateur (24 %) et certains sites web spécialisés (9 %).

Une quête d’authenticité

D’autres se dirigent vers les séries étrangères par intérêt, pour se renseigner sur leur origine culturelle, celle d’un proche, ou encore parce qu’ils sont attirés par une langue étrangère ou un genre particulier (séries coréennes, japonaises ou bollywoodiennes).

En entrevue, certains déclarent vouloir se détourner de l’hégémonisme culturel américain et rechercher d’autres codes esthétiques et narratifs, contre le manque de profondeur et de diversité identitaire ou corporelle des personnages américains.

Cette quête d’authenticité s’expérimente aussi dans le visionnement en version originale, souvent avec sous-titres, et dans l’accès à un contexte local de production, qui ajoute à la perception de voir un pays « de l’intérieur ». L’accès au quotidien et à l’intimité des personnages constitue autant d’éléments permettant de s’identifier et d’appréhender la perspective de l’autre.

Une richesse culturelle

Les séries étrangères sont ainsi perçues par les jeunes adultes comme des sources d’information crédibles sur les cultures d’ailleurs. Elles viennent confronter ou confirmer des stéréotypes culturels existants, mais aussi contribuer à une meilleure connaissance de la réalité de l’autre.

Il y a toutefois certaines limites à cette ouverture. La plupart des répondants privilégient des contenus issus de cultures « proches » ou avec lesquelles ils partagent déjà certaines références culturelles et linguistiques. De plus, la circulation des séries étrangères s’inscrit dans une logique de marché impliquant une certaine adaptation et standardisation des productions, entre autres sur Netflix.

Nous retenons toutefois, au terme de notre enquête, que la réception des séries étrangères révèle une ouverture à l’autre. Que la rencontre avec ces contenus soit volontaire ou accidentelle, elle stimule plusieurs apprentissages et recherches sur Internet ou sur les réseaux sociaux, auprès d’un jeune public qui souhaite enrichir sa représentation du monde. Cette réception active, tournée vers l’autre, pourrait venir contredire certains préjugés envers ces jeunes adultes souvent taxés de passifs ou d’égocentristes.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Christian Agbobli a reçu un financement de la faculté de communication de l&#39;UQAM (Programme d&#39;aide au financement de la recherche et de la création - PAFARC).

Zora Ait El Machkouri does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.