Retrait d’Orléans Express en Gaspésie: «On revient 70 ans en arrière»

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L’annonce d’une possible suspension des services d’Orléans Express en région ne passe pas en Gaspésie. Élus et citoyens s’indignent de voir la péninsule encore une fois prise en otage par un enjeu de transport qui la dépasse.

«C’est une autre tuile en transport pour nous. Ça commence à être très pénible», lâche sobrement le préfet de la Haute-Gaspésie, Allen Cormier. Comme pour plusieurs, la lettre de Keolis laissant entrevoir la suspension de ses services en Gaspésie a été reçue comme une bombe par l’élu. «On met la population en otage ! Pire encore, c’est notre population âgée et vulnérable qui va être la plus touchée», s’indigne M. Cormier.

Seul transporteur reliant la péninsule gaspésienne aux grands centres, la perte du service d’autobus d’Orléans Express serait particulièrement difficile pour les personnes comme André Ouellet qui doivent sortir de la région pour des rendez-vous médicaux. «Je prends l’autobus depuis qu’il n’y a plus de train. En perdant Orléans Express, on revient 70 ans en arrière. Ça n’a pas de bon sens de vivre ça en 2021 !» s’exaspère M. Ouellet.

«J’ai un handicap visuel, alors je ne peux pas conduire. Avant, on avait quatre départs par jour, et puis deux, et ensuite on a enlevé des trajets, et maintenant on menace de tout arrêter. Si Orléans lève les pattes, je vais être obligé d’aller à mes rendez-vous médicaux par covoiturage, et ce n’est vraiment pas fiable. Dans mon cas et pour plusieurs autres personnes âgées ou vulnérables, c’est plus qu’essentiel d’avoir un moyen de transport sur lequel on peut compter !», note-t-il.

«Je comprends qu’il y a moins de voyageurs avec la pandémie, mais s’ils ne peuvent pas remplir de gros autobus, pourquoi ne nous amènent-ils pas des petits autobus?», questionne M. Ouellet.

Un gout amer

La possible suspension de la desserte d’Orléans Express a un gout particulièrement amer pour les Gaspésiens. Plusieurs attribuent à l’entreprise, et surtout à la multinationale Keolis, la fermeture de Taxi Fortin en 2018, un service taxi interurbain qui faisait la navette entre la Gaspésie, Québec et Montréal.

En service depuis 1949, l’entreprise qui était basée à Cloridorme offrait un service «porte-à-porte» unique au Québec. Exploitant un permis spécial qui lui permettait de récupérer des clients en Gaspésie et les déposer à Québec et Montréal uniquement, l’entreprise locale a cessé ses activités en 2018 alors que Keolis avait entrepris des démarches pour faire révoquer le droit acquis par Taxi Fortin, alléguant que les conditions n’étaient pas respectées puisque des clients étaient parfois déposés hors des zones permises.

«Beaucoup de personnes âgées utilisaient [taxi] Fortin. C’était un super service très personnalisé où tout le monde était à l’aise. Ils pouvaient prendre des passagers à la maison et les déposer à destination, mais ils étiraient un peu leur permis et se sont fait prendre. Ils n’avaient pas l’argent pour se battre avec Keolis», explique André Ouellet, qui a souvent utilisé le service.

L’aide de Québec réclamée

Dans la lettre adressée aux élus, le président-directeur général de Keolis Canada, dont Orléans Express est une filiale, réclame une aide financière de Québec afin de maintenir ses services en région. «Sans une aide financière viable de la part du gouvernement du Québec, Keolis Canada ne pourra continuer à desservir toute sa clientèle et nous devrons procéder à des coupures de services dès le mois de février, notamment la région de la Gaspésie», écrit Pierre-Paul Pharand.

Pour le préfet de la Haute-Gaspésie, cette manœuvre frôle le chantage. «On joue le jeu de la COVID pour faire en sorte d’aller chercher un peu d’argent, et en même temps on menace un service essentiel», déplore M. Cormier. Il est d’avis qu’il est plus qu’urgent que le gouvernement et le transport en arrivent à une entente. «Présentement, il y a déjà des programmes d’aides pour les transporteurs. Il faut simplement s’assoir à la table et voir comment on peut s’arranger, parce que ces pressions-là, ça ne passe pas», conclut le préfet.

Contacté par Le Soleil, le cabinet du ministre des Transports note que «suite au premier confinement, un programme d’aide de 8,2M$ afin d’assurer le maintien des services a été mis en place» et que «[le gouvernement] est conscient que la diminution de l’achalandage ne permet pas aux transporteurs d’assurer l’équilibre financier qui permet de maintenir leurs services».

Une rencontre entre Keolis Canada et le ministre des Transports, François Bonnardel «devrait avoir lieu prochainement».

Simon Carmichael, Initiative de journalisme local, Le Soleil