Salvador : le pari à haut risque du président sur le bitcoin

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Lors du Bitcoin 2021, principale conférence annuelle consacrée aux cryptoactifs réunie les 4 et 5 juin 2021 à Wynwood, un quartier branché de Miami, Nayib Bukele, président du Salvador depuis 2019, a créé la surprise en annonçant dans une vidéoconférence que son pays allait adopter le bitcoin comme monnaie légale. Une décision immédiatement actée par une loi approuvée le 9 juin par 64 parlementaires sur 82. Le 7 septembre, le Salvador sera ainsi le premier pays à s’engager dans cette voie.

Cette annonce a effectivement de quoi surprendre. Tout d’abord, ce qui se passe au Salvador s’inscrit à rebours des décisions d’autres États, et non des moindres, qui non seulement limitent fortement mais interdisent même parfois l’usage du bitcoin en tant que moyen de paiement (comme la Bolivie, le Maroc, l’Algérie, l’Égypte, le Népal et le Bangladesh, l’Indonésie, la Turquie et le Vietnam) ou dans les transactions bancaires (comme la Chine, le Cambodge, le Canada, l’Équateur, le Nigeria, l’Arabie saoudite et la Jordanie).

Ensuite, bien souvent, les pays dont un pourcentage significatif de la population adopte le bitcoin comme moyen de paiement sont soumis à une forte inflation (tels le Liban, le Nigeria ou le Venezuela). Ce n’est en rien la situation du Salvador, où la hausse des prix, en rythme annuel, après avoir été négative au second semestre 2020, a été depuis cantonnée au-dessous de 3 %.

En outre, pour ce qui est de l’usage, on peut douter que le Salvador, où l’exclusion bancaire frappe 70 % des habitants et où plus de 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, soit seul capable de créer les conditions techniques d’un usage généralisé du bitcoin et son acceptation sociale.

La population peu convaincue

Pour favoriser l’usage de la principale cryptomonnaie, le gouvernement a décidé que celui ou celle qui s’enregistrera sur l’app Chivo (un portefeuille électronique) permettant de payer en bitcoin et d’en recevoir, verra son compte crédité l’équivalent de 30 dollars… en bitcoin.

On peut remarquer que ceux et celles qui ouvriront ce compte pourront immédiatement demander sa conversion… en dollars. Peut-être doit-on douter de l’efficacité de la mesure en termes de changement des habitudes de paiement ; mais non de son coût pour les finances publiques… à moins que l’initiative doive être comprise comme une mesure de relance économique par la demande… une sorte de revenu universel via le bitcoin !

D’ailleurs, l’annonce du président n’a pas convaincu : selon la Chambre de Commerce du Salvador, 92 % de plus de 1 600 enquêtés ont déclaré leur hostilité à l’acceptation du bitcoin et 93,5 % ont déclaré qu’ils ne voulaient pas être payés en bitcoin, devise qui se distingue par sa forte volatilité.

Selon une étude menée par le Francisco Citizens Research Center (CEC) à l’Université de Gavidia, 53,5 % des Salvadoriens pensent en outre que les mesures visant à établir le bitcoin comme monnaie légale ne sont « pas du tout correctes » et pour 24 % elles sont juste « un peu correctes ».

Pourquoi le pays se lance-t-il dès lors dans l’inconnu en adoptant la cryptomonnaie comme devise officielle ? L’un des principaux arguments du gouvernement salvadorien est que la mesure vise à réduire le coût des transferts des migrants. En 2019, ils représentaient 20,9 % du PIB dans le principal pays du Sud en matière de transferts des migrants. Ces transferts bénéficient à un million de familles qui reçoivent en moyenne 195 dollars par mois.

Il y a 20 ans, le pays avait d’ailleurs abandonné sa monnaie nationale au profit du dollar américain (comme l’Équateur) en raison de l’importance des remesas, les fonds envoyés par les migrants salvadoriens installés principalement aux États-Unis (en particulier à Washington, Los Angeles, Houston et New York).

Or, ce coût pourrait au contraire doubler voire tripler par rapport aux méthodes traditionnelles d’envoi. Cela tient à ce que l’usage interne du dollar fait qu’à la commission d’envoi (en moyenne 2,85 %, soit la plus basse d’Amérique latine et des Caraïbes et l’une des plus basses au monde) ne s’ajoute aucune commission de change en monnaie nationale vu l’usage interne du dollar. Et la commission de change du dollar en bitcoin est à minima de 5 %.

L’ombre de la mara salvatrucha

Selon le gouvernement, l’adoption du bitcoin doit également doper l’économie du pays alors que les dépenses publiques pour l’éducation ont diminué de 4,6 % à 3,6 % du PIB depuis 2010… et que les dépenses pour la santé sont tombées de 8,24 % du PIB à 7,1 %.

Encore faut-il pour cela que les infrastructures soient à la hauteur des exigences technologiques pour le fonctionnement d’une cryptomonnaie. Seulement 45 % de la population salvadorienne a aujourd’hui accès à Internet et il n’existe dans tout le pays que deux bornes pour changer les bitcoins en dollars ou acquérir des bitcoins contre dollar.

En 2019, El Zonte, une station balnéaire connue sous le nom de Bitcoin beach, avait adopté le bitcoin comme moyen local de paiement. Mais le succès n’a pas été à la hauteur des espérances des promoteurs, notamment en raison d’un accès à Internet très défectueux.

Le gouvernement a toutefois annoncé engager une dépense d’un million de dollars pour l’installation de 1 500 bornes afin de faire face à la demande de change en bitcoins. On peut donc considérer avant tout dans l’immédiat l’annonce de Nayib Bukele, 39 ans, comme un coup de pub pour apparaître branché. Mais il est aussi possible de le soupçonner, comme Washington, d’avoir scellé un pacte avec les gangs locaux.

Le 1er juillet, les États-Unis, qui accusent cinq proches de Nayib Bukele de corruption, ont ainsi mis en garde le pays contre les risques du bitcoin, s’appuyant notamment sur l’exemple de la cyberattaque et demande de rançon dont venait d’être victime la compagnie pétrolière Colonial Pipeline quelques semaines plus tôt.

Le Salvador présente en effet un taux de criminalité parmi les plus élevés au monde, hors conflits armés : 81,2 meurtres pour 100 000 habitants en 2016. Un sombre record, mais un chiffre en baisse continue depuis. Le président du Salvador est en effet soupçonné de négocier secrètement avec le principal gang, la mara salvatrucha, qui se livre localement au racket et au trafic de drogue tout en ayant de nombreuses ramifications internationales, pour faire baisser le nombre d’homicides.

C’est ce qui expliquerait l’appui politique dont le président a pu bénéficier lors des dernières élections législatives de février 2021 et sa large popularité actuelle dans le pays.

Début juillet, Alicia Bárcena, secrétaire exécutive de la CEPALC, la Commission régionale des Nations unies pour l’Amérique latine et les Caraïbes, a mis en garde le gouvernement du Salvador contre les risques macroéconomiques, financiers et juridiques, mais aussi de blanchiment d’argent que pouvait constituer l’adoption du bitcoin comme monnaie légale. La commission régionale de l’ONU a en particulier souligné qu’aucune analyse technique n’avait été réalisée pour évaluer l’impact de cette adoption du bitcoin.

Quant à la Banque mondiale, elle a refusé d’apporter l’aide demandée par le pays afin de mettre en place la généralisation de son usage. En réponse à la dénonciation du caractère énergivore du bitcoin, le président a annoncé l’utilisation d’électricité « propre » pour miner le bitcoin dans le pays grâce à la géothermie des volcans. Le pays pourra en effet sans doute rapidement bénéficier du bannissement du bitcoin de Chine, pays qui réalisait jusqu’à ce printemps 65 % du minage de la cryptomonnaie.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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