Suicide des adolescents : comment prévenir le passage à l’acte ?

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<span class="caption">Un changement de caractère ou une tristesse persistante chez un adolescent doit éveiller la vigilance des parents.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://unsplash.com/photos/2qgxh2X-wwk" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Daniil Onischenko / Unsplash">Daniil Onischenko / Unsplash</a></span>
Un changement de caractère ou une tristesse persistante chez un adolescent doit éveiller la vigilance des parents. Daniil Onischenko / Unsplash

La pandémie de Covid-19 qui dure depuis maintenant près d’un an et demi n’a pas seulement affecté la santé physique : les troubles psychiques sont en forte augmentation, particulièrement chez les plus jeunes. Psychiatre pour enfants et adolescents au sein du Service de Psychiatrie pour Enfant et Adolescent des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, Julie Rolling fait le point sur leur situation et nous donne des clés pour aborder avec eux la très délicate question du suicide.

The Conversation : La crise sanitaire que nous traversons à des effets importants sur la santé psychique de nombre de nos concitoyens. Qu’en est-il des plus jeunes ?

Julie Rolling : Les chiffres de Santé Publique France indiquent qu’en 2021, les épisodes dépressifs auraient augmenté de 43 % chez les 12-17 ans par rapport aux autres années et les idées suicidaires auraient progressé de 31 %. Dans ce contexte, depuis le début de l’année, les passages aux urgences pédopsychiatriques ont explosé (+80 %), avec plus de 79 % d’hospitalisation dans les suites de ces passages.

Incertitude sur l’avenir, perte des repères, « culpabilisation » d’être des vecteurs de contamination, angoisse liée à ladite contamination… Nous vivons une période inédite pour l’ensemble de la population, notamment pour les plus jeunes. Même si de nombreux adolescents traversent cette pandémie sans difficulté majeure, pour d’autres la pandémie a eu un impact sur le plan psychique.

Les mesures sanitaires qui ont été mises en place sont tout à fait nécessaires, elles ont permis de juguler la pandémie. Cependant, les confinements successifs et la distanciation sociale ont pu fragiliser certains liens sociaux. Privés de sport, de loisirs, de cours en présentiel, les jeunes ont moins d’interactions, alors que « squatter ensemble » est un mode relationnel et une activité en soi pour les adolescents. Même s’ils réinventent d’autres espaces, notamment sur les réseaux sociaux, ne plus avoir tous ces temps sociaux extrascolaires et extrafamiliaux est problématique pour eux. Ce sont des temps à l’abri du regard des adultes, des temps « d’aération et de respiration » par rapport à la pression scolaire et/ou la pression familiale.

Par ailleurs, les restrictions de sorties, les exigences scolaires, l’incertitude qui se prolonge, l’absence de réponses claires à leurs questionnements constituent une accumulation perturbante, dans un moment de vie où ils sont en pleine construction identitaire.

Enfin, d’un point de vue physiologique, la surconsommation des écrans a également un impact sur la dégradation de la santé psychique, en raison des modifications du sommeil, et notamment de la dette de sommeil qu’elle induit.

TC : Quelles sont les motivations des passages à l’acte ?

JR : Il est toujours difficile d’identifier les raisons qui poussent à un acte suicidaire. Au-delà de l’événement déclencheur, quand un adolescent commet une tentative de suicide, l’origine de son geste est complexe et multifactoriell.

Une combinaison de facteurs psychologiques, sociaux et physiques peut contribuer au risque de suicide d’un individu. La crise suicidaire correspond à leur conjonction, à un instant t de vulnérabilité psychique. C’est en quelque sorte la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Il peut s’agir de l’accumulation d’événements adverses (harcèlement scolaire conjugué au divorce des parents ou au décès d’un proche par exemple) qui participeront à un état de mal être pouvant se traduire par une dégradation des résultats scolaires, ce qui va induire une diminution de l’estime de soi, sur quoi peut se greffer un évènement précipitant comme une dispute dans le cercle amical, habituellement soutenant pour ce jeune… Tout à coup, cette accumulation fait que l’adolescent a l’impression que plus rien ne va dans sa vie, ce qui peut amener à un moment de fragilité qui précipite le passage à l’acte.

D’où l’importance de maintenir le contact avec les jeunes. En effet, les adolescents sont généralement plus impulsifs que les adultes, chez qui les tentatives de suicide sont davantage en lien avec des éléments dépressifs. Si, au moment où l’adolescent va basculer, il a la possibilité d’appeler un proche, son psy ou encore ligne d’écoute, cela va le sauver.

Un point important à souligner est que lorsque nous prenons en charge des adolescents aux urgences après une tentative de suicide, la majorité d’entre eux affirme qu’ils ne voulaient pas mourir, mais souhaitaient juste que l’état de souffrance dans lequel ils étaient cesse.

TC : Existe-t-il des signes avant-coureurs qui doivent alerter les parents, les proches ?

JR : Le suicide n’est pas une fatalité et il est important de savoir en détecter les potentiels signes avant-coureurs. On peut ainsi aider la personne qui se trouve dans une situation de détresse à entrevoir d’autres alternatives qu’un acte radical.

Les changements de comportement sont des indicateurs importants. S’il est normal qu’un ado passe du temps dans sa chambre, lorsque l’isolement devient beaucoup plus important qu’à l’accoutumée, il faut se poser des questions. De même s’il arrête d’écouter de la musique alors qu’il aimait cela, s’il n’a plus d’appétit alors qu’il appréciait la nourriture, s’il s’emporte rapidement alors que ce n’est pas dans son caractère habituel, etc.

Détecter une tristesse, l’expression d’un sentiment de fatalité (« la vie ne sert à rien »), constater des conduites à risque (scooter, pratiques sexuelles, fréquentes prises d’alcool ou de drogue…) doit aussi alerter. D’une façon générale, c’est l’accumulation des signes qui doit éveiller la vigilance des parents. Ceux-ci doivent également se faire confiance et se fier à leurs propres intuitions : ils connaissent très bien leur enfant. S’ils ont le sentiment que quelque chose ne va pas, il ne faut pas qu’ils hésitent à en parler, voire à consulter.

TC : Il n’est pas toujours simple de communiquer avec les adolescents…

JR : Le fait d’exprimer à l’adolescent son inquiétude par rapport à son mal-être (lorsque les parents signifient à leur enfant qu’ils se font du souci, qu’ils perçoivent qu’il est préoccupé ou mal), cela peut fréquemment déjà le faire se sentir mieux. Lorsqu’il est éloigné géographiquement, ces échanges peuvent passer par le téléphone, les réseaux sociaux… La mobilisation de l’entourage est essentielle, elle change la donne de façon importante.

Si l’ado reste replié sur lui-même malgré tout et/ou si leurs liens avec lui sont conflictuels, les parents peuvent demander à d’autres adultes de son entourage de lui parler. Les grands-parents, les oncles ou tantes peuvent apporter un peu d’oxygène lorsque l’atmosphère familiale est tendue. En fonction des situations, d’autres adultes référents pour l’adolescent peuvent également être sollicités comme les enseignants, les éducateurs sportifs…

Les proches peuvent aussi lui conseiller d’appeler les lignes d’écoute telles que le Fil Santé Jeunes. Cependant, si l’état de détresse persiste malgré tout, il est important de consulter un professionnel de santé comme son médecin traitant ou son pédiatre, ou au besoin un pédopsychiatre.

TC : Y a-t-il des phrases à éviter absolument ?

JR : Oui. Les injonctions péremptoires sont à bannir : « Fais un effort, reprends-toi, secoue-toi… » Cela ne sert à rien. Les personnes qui ont des idées suicidaires, qui sont dans un état dépressif ne sont justement pas en capacité d’y répondre. De la même manière il est important de bannir les provocations du type « De toute façon ce ne sont que des menaces, tu n’auras pas le courage de te suicider… ». Il ne s’agit pas d’une question de courage !

TC : Que sait-on de l’influence des réseaux sociaux sur le passage à l’acte ?

JR : C’est du cas par cas, on ne peut pas généraliser. Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un mode de socialisation important pour les adolescents. Cette socialisation est essentielle pour eux, elle participe à leur équilibre.

L’influence des réseaux sociaux devient délétère lorsqu’ils sont utilisés pour cyberharceler, car l’interface virtuelle démultiplie l’effet d’entraînement, qui devient beaucoup plus important que dans la réalité. De plus, les traces (images, commentaires) du cyberharcèlement restent accessibles en ligne et sont visibles par tous.

Un autre problème concerne les sites qui font l’apologie du suicide. Il est important de parler d’échanger, de débattre avec nos adolescents des dérives de ces sites (expliquer le contexte, faire prendre conscience des objectifs des personnes qui mettent en place ces sites, etc.), que ce soit dans le cadre scolaire ou en famille, mais également de diffuser des informations justes sur la santé mentale et le suicide, à l’image de celles proposées par le programme Papageno.

TC : Existe-t-il des prédispositions aux gestes suicidaires ? Comment les adolescents concernés réagissent-ils à la prise en charge ?

JR : Les données de la littérature nous indiquent que les antécédents familiaux de tentative de suicide ou de suicide sont des facteurs de risque de geste suicidaire. Les enfants qui ont déjà fait une tentative de suicide ont également une plus grande probabilité de passer à l’acte à nouveau, surtout dans les six premiers mois qui suivent, ce qui implique une vigilance particulière et une prise en charge adaptée. De la même manière, les antécédents de psychotraumatisme créent une vulnérabilité.

La majorité des ados accepte et demande une prise en charge. La durée et les modalités du suivi peuvent varier : parfois quelques séances suffisent, dans d’autres cas il faut envisager une hospitalisation. Tout dépend du type de passage à l’acte, du tableau clinique, du contexte… ce sont des prises en charge « sur mesure ».

Pour la majorité des jeunes suivis, la situation s’améliore. Les liens se réaménagent, des situations figées se décrispent, la parole circule à nouveau… L’adolescent s’aperçoit qu’il est entouré, que sa situation, qu’il pensait catastrophique, ne l’est peut-être pas tant que cela, il réalise les ressources qui sont les siennes…

Quand on ne va pas bien, on voit sa vie comme beaucoup plus sombre qu’elle ne l’est en réalité, il s’agit d’un biais cognitif. Les soins proposés après une tentative de suicide travaillent ces objectifs et la plupart des situations évoluent positivement. Certes, on constate 20 % de récidive dans la première année, mais cela veut dire que dans 80 % des cas, les choses s’améliorent.

Liens utiles

- Le site du Programme Papageno ;

- Le site de Santé Publique France consacré à la question de la prévention du suicide.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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