​Un documentariste francophone de Calgary sur les traces des Canadiens japonais déportés

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Guillaume Carlier, un jeune cinéaste francophone de Calgary, nous amène sur les traces de jardins japonais en Alberta et en Colombie-Britannique, symboles de résilience de la population nippono-canadienne déportée durant la Seconde Guerre mondiale. Borrowed from Nature, un documentaire qui vient de sortir en partenariat avec Radio-Canada, à Vancouver.

La première fois que Guillaume Carlier a posé son regard sur le jardin japonais de New Denver, en Colombie-Britannique, il n’était alors qu’un enfant. En dépit de son jeune âge, il avait déjà entendu parler de l’histoire douloureuse relatant la déportation de la population nippono-canadienne durant la Seconde Guerre.

« Depuis que je suis jeune, je connaissais ce jardin, mais je ne m’étais jamais demandé qui l’avait créé », explique-t-il, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à l’âge adulte et que cette question commence sérieusement à l’interpeller.

Plus tard, il apprend que c’est le Canadien-Japonais, Roy Tomomichi Sumi qui l’avait conçu de ses propres mains. Le maître jardinier avait été déporté comme l’environnementaliste canado-japonais David Suzuki dans les camps d’internement durant la Seconde Guerre mondiale.

Roy Tomomichi Sumi est depuis décédé. Aujourd’hui, il est considéré comme une sommité en Alberta et en Colombie-Britannique dans l’art du jardin japonais, et devient le fil d’Ariane du jeune cinéaste francophone qui lui permettra de se plonger dans un chapitre de l’Histoire canadienne aussi douloureux que méconnu.

Ces jardins sont des métaphores qui racontent le passé, mais ils sont aussi le moyen de faire la paix avec le présent et d’avancer vers le futur.

L’Histoire en héritage

L’immigration japonaise a commencé vers 1860 dans la province de la Colombie-Britannique et représentait juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale une population de 22 000 personnes. Après l’attaque en 1941 du Japon contre Pearl Harbor, le Canada, allié des États-Unis, décide de prendre des mesures draconiennes. La loi sur les mesures de guerre permet alors des actions de grande envergure comme la confiscation de bateaux, des entreprises, des biens fonciers et finit par transférer vers des camps d’internement la population canado-japonaise .

Ces Canadiens d’origine japonaise durent y rester durant toute la Seconde Guerre, n’emmenant avec eux que deux valises et un simple sac. Au vu du contexte historique, « il y avait un fort sentiment anti-asiatique au Canada et aux États-Unis, ils craignaient qu’il y ait de l’espionnage », explique le jeune cinéaste alors qu’ils étaient citoyens canadiens.

Un vrai traumatisme pour des gens venus initialement au Canada pour embrasser une vie meilleure, et qui perdirent du jour au lendemain tout ce qu’ils avaient mis si longtemps à bâtir. Une situation injuste qui, à la fin de la guerre, a mis la population nippono-canadienne face à un second choix cornélien : partir vers l’est, ou bien retourner au Japon selon la volonté des autorités canadiennes. Certains décidèrent d’aller en Alberta, notamment du côté de Lethbridge. C’est en 1967 que la petite ville des Prairies accueillera son premier jardin japonais, le jardin de Nikka Yuko.

Des jardins et des hommes

Transmuter sa peine en un magnifique jardin japonais, c’est la façon dont les rescapés de ces camps ont décidé d’exorciser les mauvais souvenirs. Un signe de réconciliation en somme. « Dans la culture japonaise, c’est très difficile de parler de cette période dans l’histoire du Canada », explique le cinéaste de 31 ans.

Ce documentaire a été filmé durant l’été 2020 dans trois de ces jardins japonais : le jardin de Nikka Yuko à Lethbridge, en Alberta, et construit en 1967, le jardin d’Heiwa Teien à New Denver, en Colombie-Britannique, construit en 1994, et le jardin de Nitobe, à Vancouver, situé lui aussi en Colombie-Britannique et construit en 1960. « Ce jardin [de Roy Tomomichi Sumi créé dans les années 1980], est un geste pour tout le monde, c’est aussi pour enseigner aux Canadiens ce qui s’est passé », explique Guillaume Carlier.

Le documentaire a pu être livré à Radio-Canada Vancouver en septembre et aura pris un mois de tournage entre les deux provinces pour raviver la mémoire de cette partie de l’histoire, mais aussi « questionner l’identité de la culture canadienne », met de l’avant le cinéaste.

Guillaume Carlier et son épouse Gillian McKercher ont sorti ce documentaire avec leur maison de production Kinosum qui signifie littéralement en japonais « on aime les films ». Si le film reste l’exclusivité de Radio-Canada pendant une année, « tous les Canadiens peuvent déjà voir ce documentaire de 45 minutes sur le site de CBC GEM », explique le cinéaste. Le film a déjà été vendu à l’international et sera distribué par la suite en France, au Japon et aux États-Unis.

Hélène Lequitte, Initiative de journalisme local, Le Devoir