Un projet de carrière sème l’émoi à Baie-Johan-Beetz

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Les résidents et l’administration municipale de Baie-Johan-Beetz s’opposent fermement au projet d’exploitation par l’entreprise Dexter d’une ancienne carrière située à moins de 300 mètres du village.

« Si ça a lieu, c’est vraiment annoncer une lente agonie du village. C’est la mort du village, point barre », déclare austèrement le maire de la municipalité, Martin Côté.

La filiale québécoise de Dexter a déposé, au mois de mai, une demande de bail exclusif (BEX) pour l’exploitation de substances minérales de surface pour rouvrir un site de 10,4 hectares situé à moins de 300 mètres de l’entrée est du village et bordé par la rivière Piashti. Dexter compte extraire et traiter au plus 80 000 m3 d’agrégats par année pendant 25 ans, soit de 2020 à 2045.

Pour M. Côté, la réouverture et l’exploitation du site vont à l’encontre de la vision de développement de la municipalité, axée sur la revitalisation et la réalisation d’un projet de plantation d’argousier dans l’ancienne carrière. « Avec le contrat de 50 000 $ qu’on a donné à une firme de marketing territorial, c’est tout simplement incompatible. »

Le bruit, les vibrations, la poussière et les odeurs causés par les possibles travaux dans la carrière viendraient sabrer les efforts de la municipalité pour attirer de nouveaux résidents, estime M. Côté. « Tout le monde qui va vouloir venir s’installer ici, qui vont voir ça à côté, qui vont savoir qu’à tout moment, ça peut partir pendant un ou deux mois, qu’il va y avoir de la poussière dans le village, du son, de la puanteur… S’ils ont le choix entre Baie-Johan-Beetz et un autre village, ils vont aller ailleurs », déplore-t-il.

Le tourisme serait aussi mis à mal par la relance de la carrière, croit-il. « Imaginons que nous sommes au mois de juillet au petit camping du village. Il est 6 h 30, le touriste se réveille avec le soleil dans sa tente, se prépare un café. Il sort dehors et à 7 h 01, il commence à entendre des “bang bang bang” et ça ne lâche pas jusqu’à 19-20 h… Qu’est-ce que les gens vont faire? Ils vont partir d’ici. »

La réouverture de la carrière compromettrait aussi le projet touristique d’envergure Les Caraïbes Nordiques des propriétaires de la Pourvoirie Baie-Johan-Beetz, Guy Bellefleur et Vincent Pérès, qui affirment avoir acquis le bâtiment patrimonial précisément pour cette raison. « Cette carrière nous occasionnerait de sérieux préjudices financiers, économiques, professionnels et moraux », écrivent-ils dans une missive adressée au ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN), Jonatan Julien.

Le chef du conseil de bande de Nutashkuan, Réal Tettaut, a également fait part de son opposition au projet d’extraction minérale, en soulignant l’utilisation par la communauté innue du territoire pour des activités de chasse, de pêche et de cueillette.

Dexter veut rassurer les résidents

Le directeur régional de Dexter, Maxime Bourassa, dit entendre les préoccupations des Baie-Johannais. « On est au courant que ça ne fait pas l’unanimité [au village] et que si on décide d’aller de l’avant avec cette carrière-là, lorsque va venir le temps de l’exploiter, ça va être problématique parce qu’il n’y a pas eu d’acceptabilité publique », exprime-t-il.

Il indique que même si l’entreprise obtient le BEX, rien ne dit que la carrière sera exploitée à chaque année pendant la durée du bail puisque tout dépend des contrats qui seront octroyés par le ministère des Transports du Québec (MTQ). « Je vais vous donner un exemple : j’ai un BEX à Sept-Îles depuis environ cinq ans et on n’a pas encore exploité la carrière », signale-t-il.

À son avis, la réouverture de la carrière aurait aussi des retombées économiques pour la petite municipalité. « C’est certain que si on va faire des travaux là, durant les périodes d’exploitation, les travailleurs n’auront pas le choix d’être hébergés, de manger, d’utiliser les services ou des endroits pour acheter du gaz près de la carrière. »

M. Bourassa précise par ailleurs que les dynamitages n’auraient lieu « qu’aux quatre ou cinq ans » et que des mesures d’atténuation seraient mises en place, notamment l’arrosage des minéraux concassés pour éviter les nuages de poussière. « Ça ne veut pas dire que parce que [les résidents] ont vécu quelque chose qui a été fait tout croche dans le passé que ça va se répéter. Nous, on s’efforce de respecter les normes en vigueur et on ne veut pas faire de l’exploitation ou des travaux tout croches », assure-t-il.

La crainte de revivre les événements de 2008

Le souvenir amer de la première utilisation du site par l’entreprise Sintra en 2008 n’est pas étranger au refus catégorique du conseil municipal à l’idée que Dexter exploite la carrière. « On avait donné notre accord parce que c’était dans le cadre d’un projet spécifique du MTQ pour 70 000 m3 », explique Martin Côté, en évoquant le besoin d’alors de la municipalité pour du gravier et de l’asphalte. L’expérience avait été tout sauf rose. « À cause de la poussière et du bruit, des senteurs, du non-respect des mesures d’atténuation qui avaient été promises », le conseil avait refusé que Sintra revienne dans le paysage l’année d’après.

Alors quand, au mois de mai, le MERN avise la municipalité qu’il procède à l’analyse d’une demande de BEX de la part de Dexter, le conseil rétorque un « non » inébranlable. Pourtant, à la fin du mois d’octobre, le maire reçoit une copie de la demande de bail de Dexter au MERN. Aussitôt, le village s’est braqué.

« Les gens ne veulent pas revivre ça. En plus, ils savaient qu’en 2008, ce n’était que pour un été. Là avec Dexter, c’est 25 ans possiblement. Tout le monde va se sauver du village », s’alarme M. Côté.

Depuis, la municipalité multiple les rencontres et les démarches pour mettre un frein à l’exploitation de la carrière, allant jusqu’à entamer un processus de changement de zonage et de plan d’urbanisme pour le site, pour qu’il soit utilisé à des fins récréotouristiques et agroforestières. Dans un esprit de conciliation, des aménagistes de la MRC de Minganie ont identifié trois autres sites, situés à 8, 10 et 12 kilomètres à l’ouest du village, que Dexter pourrait exploiter, ce qui atténuerait le problème initial de proximité. « C’est dans la cour des gens, l’autre carrière à presque 200 mètres », compare Martin Côté.

De son côté, Maxime Bourassa, de Dexter, a certifié que l’entreprise était ouverte à l’idée d’exploiter un autre site. « Ça chemine dans ses eaux-là », laisse-t-il entendre.

D’autres rencontres sont prévues dans les prochains jours pour déterminer la suite des choses. Au moment d’écrire ces lignes, le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles n’avait pas répondu à notre demande d’entrevue.

Laurence Dami-Houle, Initiative de journalisme local, Le Portageur