Une murale signée Alfred Pellan mise aux enchères par la Ville de Granby

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La Ville de Granby met aux enchères une imposante murale de céramique signée Alfred Pellan. Si l’œuvre n’est pas vendue, elle sera vraisemblablement détruite avec la démolition prévue au printemps du bâtiment sur lequel elle se trouve.

La murale est en fait une mosaïque de «carreaux de céramique avec glaçure» qui représente Saint-Patrick. Elle orne la façade extérieure de l’ancienne école St-Patrick, un immeuble qui abrite aujourd’hui les locaux de la MRC de la Haute-Yamaska. L’œuvre a été réalisée en 1958, au moment de la construction du bâtiment.

Selon un rapport d’expertise rédigé par la restauratrice Myriam Lavoie, du Centre de conservation du Québec, les coûts sont estimés à 160 000 $ pour retirer, remiser et restaurer la mosaïque. Toujours selon la même expertise, la valeur de l’œuvre de deux mètres sur trois mètres serait estimée entre 50 000 $ et 80 000 $.

D’après les notes inscrites au résumé soumis aux élus du conseil municipal de Granby, pour les guider dans leur décision, on allègue que la murale a été «dessinée» par Pellan, mais qu’elle a été «réalisée» par Claude Théberge. Un argument laissant entendre que cela diminuerait sa valeur.

«Absolument pas», rejette Germain Lefebvre, ex-conservateur de l’art canadien au Musée des beaux-arts de Montréal. Cet historien de l’art a publié des ouvrages sur la carrière d’Alfred Pellan et a bien connu le peintre de son vivant.

«Il en a fait d’autres ailleurs, dont une importante à la Place des Arts, à Montréal. Il a conçu l’œuvre, mais il ne s’occupait pas de la réalisation, il n’était pas un céramiste», explique M. Lefebvre qui ne connaissait pas l’existence du «Saint-Patrick» de Granby.

Malgré tout, peu importe qui a effectué le travail, ces œuvres sont des Pellan. Germain Lefebvre dit reconnaître dans le style des références aux costumes et aux décors de sa pièce de théâtre «La nuit des rois».

Cependant, M. Lefebvre ne croit pas que cette murale s’élève parmi les éléments majeurs de la carrière du célèbre peintre reconnu comme un artiste en rupture avec l'art religieux. «J’ai travaillé avec lui pendant des années et il ne m’en a jamais parlé», a-t-il confié en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne.

Aux yeux de ce spécialiste, la mosaïque semble être une commande liée à la construction de l’école, un peu à l’image de la «Politique d'intégration des arts à l'architecture et à l'environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics» qui exige aujourd’hui de consacrer 1 % du budget des contrats publics à l’intégration d’une œuvre d’art. C’est ce qui expliquerait son caractère religieux qui détonne avec la démarche créatrice du peintre.

Le caractère religieux du «Saint-Patrick» constitue aussi un argument défavorable, du point de vue du maire de Granby, Pascal Bonin, qui ne voit pas comment elle pourrait être intégrée dans un nouveau bâtiment.

Pour la directrice générale de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska, Cecilia Capocchi, la connotation religieuse n’a rien à voir dans le débat. «C’est une œuvre d’abord et avant tout et un objet patrimonial», résume-t-elle.

Elle reconnaît que la société est ailleurs aujourd’hui, mais elle insiste sur le fait que cette murale a été «pensée et réalisée dans un but précis et pour une partie de la population de Granby». Il s’agit donc, à son avis, d’un objet qui s’inscrit dans l’histoire de la ville.

Cecilia Capocchi dit regretter que l’argument monétaire prenne le dessus sur la valeur patrimoniale. Et même si un collectionneur se manifeste, la population n'aura plus accès à une oeuvre qui lui appartient.

Pour le maire Pascal Bonin, le prix à payer pour sauver la mosaïque n’est pas justifiable. «Trois fois le prix de l’œuvre pour finir par la mettre dans une boîte, ça commence à faire une drôle de saine gestion», observe-t-il.

Le conseil municipal croit avoir trouvé une solution «mitoyenne» en mettant l’œuvre aux enchères. L’opération coûtera environ 15 000 $. L’éventuel acquéreur devra assumer les coûts pour retirer et transporter la murale.

D’après le rapport d’expertise rédigé par la spécialiste du Centre de conservation du Québec, la mosaïque est «dans un bon état de conservation général». On aurait cependant repéré onze tuiles «fixées au mauvais endroit ou dans la mauvaise orientation» à la suite d’une opération de recollage dans le passé.

Le mandat de coordonner la vente aux enchères a été confié à la firme montréalaise Iegor.

Ugo Giguère, Initiative de journalisme local, La Presse Canadienne