Une érablière prise en otage par des coupes forestières

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Milan — Alors que le gouvernement souhaite doubler les coupes forestières au Québec d’ici 60 ans, les acériculteurs installés en terres publiques craignent le pire. Déjà, le propriétaire de l’Érablière Lapierre déplore des coupes qui arriveront bientôt à isoler entièrement son site de production de Milan en Estrie, et qui, en plus d’empêcher son expansion, ont déjà causé leur lot de désagréments.

Des couloirs qui laissent entrer le vent et qui font tomber les arbres en « dominos », parfois directement sur les tubulures, des ornières à même le sol de l’érablière, des populations d’écureuils qui migrent et endommagent le matériel : toutes des conséquences de récentes coupes orchestrées par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, analyse le propriétaire Donald Lapierre, dont trois des cinq sites acéricoles sont situés en terres publiques estriennes.

Celui qui produit à Milan depuis 1985 a toujours été témoin de coupes dans les environs, mais les choses se sont mises à s’accélérer à proximité en 2018.

En bordure de ce site de 110 000 entailles, La Tribune a pu observer ces fameuses coupes sélectives, de même que les sentiers de débardement dénudés les accompagnant. Parfois la zone de coupe s’arrête à quelques pieds des tubulures, d’autres au dernier arbre entaillé. Plus loin, un secteur qui a déjà fait l’objet d’une demande d’agrandissement de l’érablière est aujourd’hui clairsemé et presque sans érables.

« Une érablière, ça grandit tout le temps. J’ai un quota et si jamais j’ai des pertes dans mon érablière, le Ministère aurait pu me louer d’autres entailles. Mais là, ils ont tout enlevé », s’indigne M. Lapierre.

« C’est difficile de penser que ce n’est pas fait par exprès », estime Philippe Breton, directeur des ventes pour l’Érablière Lapierre.

Couper dans l’érablière

Même si l’érablière possède un bail, renouvelable tous les cinq ans, le bois des arbres à l’intérieur de celle-ci est en partie promis à l’exploitation : lorsque le producteur remplace sa tubulure, il se doit de permettre une coupe de jardinage acérico-forestier, qui implique le prélèvement 15 à 25 % des arbres sur place. « Sauf que la prescription de l’ingénieur est faite pour revenir dans 20 ans. L’arbre pourrait être bon à entailler 15 ans encore ! » dit M. Breton.

C’est ainsi que l’érablière a perdu 2000 entailles à l’automne 2019, dans le cadre d’un projet-pilote visant à étudier les possibilités de prélèvement à travers une production acéricole.

Et cette opération, quand elle est réalisée par une forestière, aurait de grands impacts. « Pour quelqu’un qui ramasse le bois tous les 20 ans, ça n’a pas d’importance. Mais pour nous, des ornières de quatre pieds de profond, quand vient le temps d’aller entailler, de retirer des entailles ou juste de courir les fuites, c’est très difficile de naviguer le territoire », déplore M. Breton, qui n’hésite pas à parler de « favoritisme », considérant les contraintes environnementales auxquelles les acériculteurs doivent se plier de leur côté.

L’équipe est néanmoins consciente que les coupes visent également une régénération de la forêt et des érables, « mais c’est environ 60 à 70 ans entre la petite tige et l’arbre qu’on peut entailler, commente M. Lapierre. Moi je n’aurai pas ça. Mes enfants n’auront pas ça. »

Place à l’amélioration

La Table de gestion intégrée des ressources naturelles et du territoire de l’Estrie (TGIRT) est bien au fait des préoccupations d’Érablière Lapierre, et s’est même rendue sur place en 2019. La coordinatrice de la table, l’ingénieure forestière Manon Ayotte, affirme que les coupes du secteur sont planifiées et réalisées dans les règles. « Mais il y a toujours place à amélioration. Par exemple avec la problématique des écureuils, on n’a aucune idée si c’est causé par les coupes adjacentes. C’est possible qu’elles aient des effets qu’on ne connaisse pas ou qu’on ne prévoit pas. C’est important de faire de la rétroaction. »

Les coupes planifiées par des aménagistes du MFFP doivent passer par la TGIRT, puis par des consultations publiques avant d’être mises en branle. « On s’en va là où les travaux sont dus pour être faits, là où on ne veut pas laisser mourir les arbres et où on a une maturité pour intervenir, avance Mme Ayotte. L’idée n’est pas nécessairement d’aller accoter l’érablière. Par contre, ce n’est pas nécessairement une problématique de le faire. Au contraire, dépendamment des traitements, ça peut susciter une entrée de lumière et favoriser la régénération et le développement de la couronne de l’arbre qui va être à proximité. »

L’ingénieure forestière rappelle également que de s’installer en forêt publique implique l’harmonisation de différents usages... publics.

« Il ne faut pas se cacher que les acériculteurs ont investi dans des installations en terres publiques en espérant pouvoir compter sur des agrandissements. Est-ce que l’erreur découle de là ? Est-ce qu’au départ, les investissements auraient dû se faire uniquement avec ce qui était alloué au niveau des entailles pour éviter les sentiments de droits acquis sur les peuplements ? C’est sûr qu’ils sont déçus si jamais ils se sont fait des projets de génération en génération. C’est un des inconvénients de s’installer en terres publiques. Il y a des avantages financiers très intéressants, mais ça vient avec certaines contraintes. »

Celle-ci tient également à apporter des nuances quant à la dégradation du terrain causée par les machineries sur le site.

« Le secteur où il y a eu de l’orniérage, ça a été mentionné que c’était trop humide et que ça nécessitait des travaux d’hiver. Il y a eu un refus du producteur. C’était trop contraignant pour remettre les tubes et ça mettait la production en retard », mentionne-t-elle.

Le MFFP maintient de son côté que « la planification des activités de récolte forestière doit (et tient) compte des autres usages de la forêt et les autres utilisations de la forêt doivent aussi tenir compte des activités récoltes, sans primauté d’une activité sur les autres ».

Jasmine Rondeau, Initiative de journalisme local, La Tribune