Une recette pour relancer l'aérospatiale, mais un ingrédient manque toujours

Julien Arsenault
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MONTRÉAL — Si l'industrie aérospatiale croit que les gouvernements ont un rôle à jouer pour lui permettre de traverser les turbulences provoquées par la pandémie de COVID-19, certains estiment qu'elle doit aussi mettre l'épaule à la roue pour changer certaines perceptions à son endroit et rallier les contribuables à sa cause.

Le constat a été brossé, lundi, dans le cadre du dévoilement du «plan d'action pour renforcer les secteurs de l'aérospatiale et du transport aérien» préparé conjointement par Aéro Montréal et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM).

On souligne notamment dans ce document que les «gouvernements doivent agir rapidement».

«Cette aide publique, souvent, elle est critiquée dans les médias, par le grand public, a lancé la présidente-directrice générale d'Aéro Montréal, Suzanne Benoît. Malheureusement, il y a une mécompréhension, je dirais, de la part du public, et vraiment, cela nous revient, de faire cet effort pour sensibiliser les gens.»

Pourtant, l'apport des gouvernements est nécessaire, a-t-elle fait valoir, puisque la concurrence est féroce alors que les entreprises établies aux États-Unis et ailleurs en Europe bénéficient d'une forme d'aide publique. De plus, a ajouté Mme Benoît, les États-Unis et plusieurs pays d'Europe ont rapidement octroyé des milliards de dollars en aide sectorielle lorsque la pandémie a éclaté, alors que le gouvernement Trudeau se fait toujours attendre en dépit des nombreux appels lancés.

Au cours des dernières années, l'aide sectorielle a plutôt été critiquée, notamment dans la foulée des problèmes qui ont entouré la situation financière de Bombardier, ce qui a mené à d'importantes restructurations et vagues de licenciements, et du développement de la C Series, maintenant appelée A220.

Avant la pandémie, l'industrie aéronautique québécoise comptait quelque 43 400 emplois et générait un chiffre d'affaires de 18 milliards $, soit près de 60 % des recettes totales du secteur à l'échelle nationale, a souligné Mme Benoît. Toutefois, depuis le début de la crise sanitaire, quelque 4400 emplois se sont envolés alors que le couperet est tombé chez de nombreuses entreprises, comme Bombardier, Pratt & Whitney Canada et Airbus Canada. La saignée n'est probablement pas terminée, puisque la reprise s'échelonnera sur plusieurs années.

Mauvaise presse

Le chef d'Airbus Canada, Philippe Balducchi, qui travaille à Mirabel depuis que l'avionneur européen s'est installé aux commandes de l'ex-C Series de Bombardier, a lui aussi remarqué que l'aéronautique n'avait pas la même image au Canada.

«En France, l'aéronautique est considérée comme un secteur de haute technologie, d'avenir», a expliqué M. Balducchi au cours d'une entrevue téléphonique, en marge d'une table ronde à laquelle il a pris part dans le cadre du dévoilement du rapport.

«Ça, je ne le sens pas ici. Je ne sens pas cette conscience que c'est une industrie complexe et moderne.»

Afin d'aider le Québec à conserver sa troisième place à l'international dans l'aérospatiale, le rapport suggère d'investir dans des projets de recherche et développement, notamment pour un avion «vert», soutenir financièrement les compagnies, soutenir le développement du secteur de la défense et reprendre, de manière «sécuritaire», les vols intérieurs et internationaux.

S'il présente de nombreuses pistes de solution, le document préparé par Aéro Montréal et la CCMM souligne d'emblée qu'une «intervention robuste et rapide est réclamée», non seulement pour les entreprises manufacturières, mais les transporteurs aériens et les aéroports. La ministre fédérale du Développement économique, Mélanie Joly, qui participait à l'événement organisé par Aéro Montréal et la CCMM, n'a pas donné de signaux clairs lorsqu'elle a été interrogée à propos d'une aide à l'industrie aérospatiale.

«Le Canada a la taille, la force et l'envergure pour gérer la pandémie et sortir de la crise, a-t-elle dit lorsqu'interrogée par le président et chef de la direction de la Chambre, Michel Leblanc. Notre objectif, c'est de répondre présent pour aider notre secteur aérospatial, mais on doit le faire de façon intelligente.»

Le vice-président de la planification et du réseau chez Air Canada, Mark Galardo, a dit constater «un peu d'indifférence» à propos d'un coup de pouce financier pour l'industrie aérienne. Plusieurs souhaitent toutefois que les transporteurs, avant d'obtenir une aide gouvernementale, remettent aux voyageurs l'argent déboursé par ces derniers pour acheter des billets de vols qui ont par la suite été annulés.

À ses côtés, M. Balducchi n'a pas caché que les problèmes des compagnies aériennes avaient des répercussions chez Airbus à Mirabel, où la montée en cadence de la production a été mise sur la glace. La situation actuelle mine également les efforts de l'avionneur afin d'abaisser les coûts de l'A220.

Julien Arsenault, La Presse Canadienne