Une reprise économique plombée par le manque de main-d’oeuvre

·4 min read

Les délais d’entrée au pays compliquent le recrutement de travailleurs étrangers.

Le manque criant de main-d’œuvre qui frappait de plein fouet la région de Chaudière-Appalaches avant la pandémie hante de nouveau la région, où le taux de chômage a chuté à 4 % le mois dernier. Pour ajouter au casse-tête des employeurs, les délais d’immigrations freinent l’embauche à l’international.

« On a actuellement une trentaine de travailleurs au Nicaragua qui attendent de venir ici », raconte en entrevue Louise Couture, conseillère en ressources humaines pour le fabricant de semi-remorques Manac. Leur usine de Saint-Georges, en Beauce, emploie déjà près de 80 personnes venant de l’étranger, sur un total de 700 employés.

Cette trentaine d’ouvriers « partiellement embauchés » peine à entrer au pays en raison surtout des délais administratifs dans leur pays d’origine. La pandémie retarde l’obtention d’un examen médical, d’une photo d’identification et d’un relevé d’empreintes digitales, tous nécessaires pour entrer au Canada.

« Les bureaux sont fermés ou partiellement ouverts, explique Mme Couture. [Les travailleurs] ne sont pas capables de franchir toutes les étapes nécessaires avant de rentrer dans l’avion. Ils ne sont pas capables de quitter le pays parce qu’il leur manque des documents. »

Son entreprise sollicite ainsi le gouvernement fédéral pour autoriser les immigrants à fournir leurs données biométriques après leur arrivée au Canada. « Ce n’est pas un processus tellement long, ils pourraient faire ça quand ils arrivent ici », précise Louise Couture.

Cette pratique existe déjà pour les travailleurs agricoles du Mexique et du Guatemala qui viennent travailler l’été dans les fermes québécoises, et qui sont considérés comme essentiels par Ottawa.

Les retards actuels d’embauche de travailleurs étrangers touchent autant les petites, les moyennes que les grandes entreprises. « Tout le monde a de la misère avec leur personnel », déplore la directrice générale de la Chambre de commerce de Saint-Georges, Annie Gilbert.

Pour répondre à ce « besoin criant », elle travaille actuellement à créer une foire de l’emploi virtuel. « 70 entreprises figurent déjà dans la liste, mais je vais faire quelques appels et je suis sûr que ça va ajouter un autre 20 kiosques. Ils ont tous le même problème », avance-t-elle.

Or, l’embauche à l’étranger ne convient pas à tous les employeurs, nuance Mme Gilbert, qui dit privilégier l’embauche de citoyens canadiens. « Quand on se décide d’embaucher du côté de l’immigration, ça prend un an, un an et demi avant d’avoir quelqu’un. »

En attendant ses nouveaux employés, l’entreprise Manac voit des contrats lui filer entre les doigts et accuse une perte de compétitivité. « Ce sont des heures supplémentaires qu’on est obligé de payer. Tant mieux pour les travailleurs, mais pour l’entreprise, c’est sûr que les profits sont moindres », indique Louise Couture.

L’usine beauceronne de Manac est également aux prises avec un niveau d’absentéisme élevé en raison de la pandémie, ce qui plombe la chaîne de production. « C’est une grosse charge pour les contremaîtres. Ils doivent parfois conjuguer avec un quart de travail de soir où il peut y avoir trois employés de moins dans le département parce qu’il y en a un qui a été déclaré positif à la COVID-19 et qu’il habite avec les deux autres, relève Mme Couture. Toutes les semaines, il arrive quelque chose. »

Chaudière-Appalaches n’est pas la seule région où le manque d’employés se fait sentir. Dans la Capitale-Nationale, selon un sondage publié le mois dernier par la Chambre de commerce et d’industrie de Québec, 80 % des entreprises comptent recruter dans la prochaine année. Et 60 % des gestionnaires de la région comptent embaucher du personnel issu de l’immigration, note l’enquête réalisée auprès de 500 d’entre eux.

La pandémie a également freiné la croissance continue de délivrance de permis de travail. Pour l’ensemble du Québec, le Canada avait autorisé en 2019 près de 41 000 nouveaux immigrants à travailler. En 2020, ce chiffre a chuté à 31 265.

Quant aux quelque 16 000 travailleurs étrangers attendus dans les champs québécois cet été, tous devraient pouvoir entrer au pays, selon Fernando Borja, de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME). L’an dernier, environ 80 % des travailleurs temporaires prévus avaient réussi à franchir la frontière.

Des vols nolisés et des tests de dépistage de la COVID-19 au préalable sont prêts pour satisfaire aux exigences du Canada, assure M. Borja « Le gouvernement du Mexique s’est mis aussi à la tâche pour que les travailleurs se préparent. »

« Ceux qui rentrent au pays doivent faire trois jours à l’hôtel, mais les travailleurs pour le moment font leur quarantaine dans leur logement », ajoute Fernando Borja. « Mais, ça se peut que ça change. La COVID-19 nous a appris que la situation peut changer en une heure. Il faut qu’on soit prêt, mais on a une bonne expérience de l’année dernière. »

Le gouvernement fédéral doit détailler le protocole sanitaire pour l’arrivée des travailleurs étrangers temporaires le 14 mars prochain.

Jean-Louis Bordeleau, Initiative de journalisme local, Le Devoir