Une soirée pour se souvenir des expropriés de Forillon

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Il y a 50 ans, le parc national Forillon voyait le jour tout au bout de la péninsule de la Gaspésie. Cette naissance ne s’est pas faite sans heurts : pas moins de 225 familles (pour un total de 983 personnes et 214 résidences) ont été expropriées afin de créer cet attrait touristique aujourd’hui emblématique de la péninsule gaspésienne.

Pour se souvenir de ce drame, une capsule vidéo durant environ une heure sera diffusée ce mercredi soir à 19 h 30 sur la page Facebook du musée de la Gaspésie. Dans celle-ci, on pourra entendre des témoignages d’enfants et de petits-enfants d’expropriés, ainsi que des interventions de l’historien Jean-Marie Fallu et de l’avocat Lionel Bernier qui, alors dans la vingtaine, avait pris la défense des déracinés. Le chansonnier Pierre Michaud, qui a signé la musique de la Complainte de Forillon, sera également de la partie.

« C’est assez émotif », prévient Gaétan Lelièvre, qui fut député de Gaspé de 2012 à 2018 et qui est à l’origine (avec Pierre Michaud) de cette soirée de commémoration. « Des gens de 70 ou 80 ans pleurent en évoquant leur père et leur mère, leurs frères et sœurs. C’est une cicatrice qui n’est pas guérie pour les gens qui ont vécu cet événement. » Les maisons étaient parfois brûlées sous les yeux de leurs occupants, dès que ces derniers avaient franchi le pas de la porte.

Le processus d’expropriation s’est déroulé très rapidement, avec un « échéancier bulldozer » de 18 mois entre le début des discussions et le départ des résidents, rappelle l’ex-député. Les gens ne savaient pas toujours ce qu’ils signaient, d’autant plus que le gouvernement du Québec a un temps caressé l’idée de créer un parc sans expropriation, avant qu’Ottawa n’arrive avec un plan pancanadien de création de parcs. Celui-ci impliquait préalablement de faire place nette, selon un modèle de nature sanctuarisée.

La confusion a donc régné parmi les signataires, qui ont de plus eu droit à des indemnités sous-évaluées. Mais la pression était forte sur eux : le parc Forillon allait créer un millier d’emplois, attirer des centaines de milliers de visiteurs chaque année et générer des retombées se chiffrant en dizaines de millions de dollars, disait-on. Bien que le parc soit apprécié des visiteurs, jamais de tels niveaux n’ont été atteints.

Choc culturel, excuses tardive

« Ce que je retiens en écoutant les gens, c’est que ce n’est pas une question d’argent, observe Gaétan Lelièvre. C’est une question qu’on les a déracinés de leur milieu de vie. Vous imaginez-vous le choc culturel? On est sur une terre, on a des animaux, on pêche, on est en pleine nature, et on nous installe dans un HLM au centre-ville de Gaspé. C’est incroyable! »

En 2011, des excuses publiques ont été faites par les deux paliers de gouvernement, qui ont travaillé de connivence selon M. Lelièvre : le fédéral finançait, le provincial expropriait. Celui qui a aussi été directeur général de la Ville de Gaspé regrette toutefois que ni Parcs Canada, ni les autres instances gouvernementales concernées n’aient prévu quoi que ce soit pour commémorer le cinquantenaire de ces expropriations, officiellement pour cause de pandémie de covid-19…

C’est suite à ce silence que Gaétan Lelièvre et Pierre Michaud ont décidé d’organiser bénévolement la soirée d’aujourd’hui, en collaboration avec le musée de la Gaspésie qui a affecté des membres de son équipe pour aider les deux acolytes. Le résultat est une vidéo « sans prétention », déclare M. Lelièvre, mais qu’il était fondamental de réaliser : « On ne peut pas laisser passer un événement aussi marquant. À mon avis, cela reviendrait à envoyer le message que le Gaspésiens et les Gaspésiennes ont oublié, ou pire sont indifférents à l’égard de cette tragédie. » Mince victoire tout de même : 50 ans plus tard, le gouvernement fédéral ne s’aventure plus à expulser pour créer des parcs.

Rémy Bourdillon, Initiative de journalisme local, Le Mouton Noir