Vu d’Australie : à chaque attentat, la loyauté des Français musulmans est remise en cause

Greg Barton, Chair in Global Islamic Politics, Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation, Deakin University and Fethi Mansouri, Research Professor/Director, Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation, Deakin University
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Le monde anglo-saxon et certains médias ont été très critiques de la France vis-à-vis de ses positions sur la liberté d’expression et sur le traitement des citoyens de confession musulmane. Analyse de deux chercheurs australiens.

Après la mort de trois personnes dans une attaque à l’arme blanche, cette semaine à Nice, qualifiée par le Président Emmanuel Macron d’« attentat islamiste », nous ne pouvons qu’éprouver un sentiment de déjà-vu.

À la tristesse que nous ressentons en pensant à ces vies innocentes, fauchées de la plus horribles des façons, se mêle l’appréhension de l’avenir, alors que nous nous remémorons ce qui s’est si souvent produit auparavant.

Mais, au-delà du sentiment de terreur que les attaquants espèrent diffuser en France, ces événements soulignent aussi à quel point la France est fragilisée du fait de sa définition problématique de l’identité nationale, figée dans le passé.

Une série mortifère depuis 1961

Les Français ont été confrontés à de nombreux attentats au cours des dernières décennies. Il ne s’agit pas seulement de la violence épouvantable associée à la montée en puissance de Daech mais d’une série mortifère qui semble ne jamais devoir s’arrêter, depuis l’attentat à la bombe du train Paris-Strasbourg qui avait fait 28 victimes en juin 1961, dans le contexte de la guerre d’Algérie.

En 2014, l’émergence de Daech a marqué l’avènement d’un autre genre d’attentat en France : l’utilisation de fusils d’assaut, comme lors des attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher en janvier 2015, puis au Bataclan, dix mois plus tard.

Par bien des aspects, la plus choquante de ces attaques a été celle qu’un seul assaillant a perpétrée à Nice le 14 juillet 2016.

Au volant d’un camion, l’homme a foncé dans la foule des piétons qui célébraient la fête nationale sur la promenade des Anglais, faisant 86 morts et plus de 400 blessés.

Pour les six millions de musulmans de France, la tristesse de ces événements est mêlée d’appréhension et de crainte.

L’horrifiante décapitation d’un professeur de lycée, Samuel Paty, le 16 octobre dernier, et l’attaque similaire qui a coûté la vie à une femme de 60 ans et deux autres personnes à la cathédrale Notre-Dame de Nice deux semaines plus tard sont des actes de violence calculés pour provoquer la colère.

Cette barbarie est délibérée. Elle a pour objectif de diviser la France et son peuple.

Macron prend pour cible les islamistes

D’après un sondage d’opinion mené après l’assassinat de Samuel Paty, 79 % des personnes interrogées ont l’impression que « l’islamisme a déclaré la guerre » à la France et à la République française. Un pourcentage encore plus important considère que l’approche rigide de la France en matière de laïcité est menacée.

Dans une société où près d’une personne sur dix est immigrée, être Français signifie se comporter comme un Français, et la laïcité ne semble laisser que peu de place à l’expression de l’identité ou des convictions religieuses dans la vie publique… à moins qu’elles ne s’alignent avec celles du catholicisme à la française.

Les institutions musulmanes dans le viseur

Chaque attentat suscite une nouvelle vague de remise en cause publique de la loyauté des musulmans de France envers la République et ses valeurs.

Après l’assassinat de Samuel Paty, le Conseil français du culte musulman (CFCM) s’est efforcé de dissiper le doute sur la position des Français de confession musulmane :

« L’assassinat horrible de [Samuel Paty] […] vient nous rappeler les fléaux qui marquent tristement notre réalité : celle des irruptions, dans notre pays, du radicalisme, de la violence et du terrorisme qui se réclament de l’Islam, faisant des victimes de tous âges, de toutes conditions et de toutes convictions. »

Dans un discours empreint d’émotion prononcé lors de l’hommage national à Samuel Paty, le président Macron a exprimé des sentiments similaires :

« Samuel Paty fut tué parce que les islamistes veulent notre futur et qu’ils savent qu’avec des héros tranquilles tels que lui, ils ne l’auront jamais. Eux séparent les fidèles et les mécréants. »

Les musulmans de France au pied du mur

Tragiquement, alors même que l’essentiel des propos de M. Macron reflète l’opinion de la grande majorité des Français (musulmans et non-musulmans confondus), ce discours laisse les musulmans de France au pied du mur.

Quels que soient leurs efforts, ils ne peuvent être suffisamment Français que s’ils cessent d’être musulmans, et tournent le dos à leur foi, tout au moins en public.

Emmanuel Macron a aussitôt été vilipendé par le président turc Recep Tayyip Erdogan, qui a remis en question sa santé mentale, et par le premier ministre pakistanais Imran Khan, qui a plus diplomatiquement tweeté :

« C’est un moment où le président Macron aurait pu favoriser la guérison et empêcher les extrémistes de gagner du terrain, au lieu de créer davantage de polarisation et de marginalisation qui ne peuvent que mener à la radicalisation. »

L’ex-premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad, n’a, lui, pas cherché à modérer ses propos quand il a publié un tweet provocateur :

« Les musulmans ont le droit d’être en colère et de tuer des millions de Français pour les massacres du passé. »

Les déclarations de Recep Tayyip Erdogan et Imran Khan étaient clairement des appels du pied à leur électorat et aux contextes propres de leur pays respectifs, où les tensions religieuses sont historiquement liées à la vie politique.

M. Mahathir, familier de ce genre de provocations, semble ne chercher qu’à attirer l’attention, sans tenir compte du fait des conséquences que cela peut engendrer.

En France, l’impossible multiculturalisme ?

En réaction aux récentes attaques terroristes en France, le premier ministre canadien Justin Trudeau s’est fait l’écho de l’opinion des représentants du CFCM :

« Ce sont des actes odieux, criminels, qu’aucune circonstance ne peut justifier, et un affront à toutes nos valeurs. Les criminels, les terroristes, les assassins de sang-froid qui ont perpétré ces attaques ne représentent pas l’Islam. Ils ne définissent pas les musulmans de France, du Canada ou d’ailleurs. »

Justin Trudeau, francophone, comprend bien la mentalité française mais aussi le multiculturalisme des sociétés constituées d’immigrants comme le Canada, ce qui n’est pas le modèle de la France et d’Emmanuel Macron qui prône l’intégration.

Le président français est à la tête d’une société profondément plurielle, façonnée par l’immigration, mais la France est une nation qui se débat avec le langage et la mise en pratique du pluralisme culturel.

Le multiculturalisme canadien, américain, australien ou néo-zélandais, en revanche, s’affiche de façon beaucoup plus décomplexée. Ces pays ont une approche de l’unité nationale qui n’empêche pas l’expression publique de la différence.

Le spectre d’un affrontement entre deux formes d’extrémisme

Dans les heures qui ont suivi l’attentat du 29 octobre à Nice, un homme qui menaçait des passants à Avignon a été abattu par la police après avoir refusé de lâcher son arme.

L’attaquant appartiendrait à une mouvance identitaire qui adhérerait notamment à l’idée d’un « grand remplacement » des chrétiens blancs par les musulmans.

Alors que la France entre dans une seconde période de confinement face à la nouvelle vague de Covid-19, avec une économie en berne et une population angoissée et effrayée, le spectre d’un affrontement entre deux formes d’extrémisme et d’une escalade de la violence est la dernière chose dont le pays ait besoin.

C’est une période difficile pour tous les Français, mais plus encore pour les Français musulmans.

Emmanuel Macron le sait, et reconnaît les barrières que représente la flambée du chômage chez les jeunes Français en général et les jeunes musulmans en particulier, ainsi que l’énorme problème du racisme systémique et du sectarisme.

Pourtant, jusqu’ici, la France et lui sont dans l’impasse, ne cessant de répéter les erreurs du passé, encombrés par une définition problématique de l’identité française et des critères inutilement réducteurs d’appartenance à la communauté nationale.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast ForWord

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Fethi Mansouri reçoit des financements du Australian Research Council. Il est directeur du Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation.