Bonnes feuilles : « Le harcèlement à l’école. Mythes et réalités »

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<span class="caption">Durant la transition entre enseignement primaire et secondaire, les faits de harcèlement tendent à se concentrer sur un nombre plus réduit de victimes, mais à impliquer un plus grand nombre de harceleurs actifs.</span> <span class="attribution"><a class="link rapid-noclick-resp" href="https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/student-boy-school-bullying-victim-hiding-1663549705" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Shutterstock">Shutterstock</a></span>
Durant la transition entre enseignement primaire et secondaire, les faits de harcèlement tendent à se concentrer sur un nombre plus réduit de victimes, mais à impliquer un plus grand nombre de harceleurs actifs. Shutterstock

Longtemps occulté, le problème du harcèlement à l’école est désormais mieux identifié par l’ensemble de la communauté éducative. Les chiffres restent glaçants : plus d’un élève sur dix y serait confronté, parfois un sur cinq. Une réalité qui heurte notre imaginaire collectif, ainsi qu’une certaine vision de l’enfance. Pour lutter contre ces violences, il est essentiel de bien en comprendre les tenants et les aboutissants, ce qui suppose de réinterroger ses propres idées reçues. Dans un ouvrage publié aux éditions Retz à la rentrée 2021, Benoît Galand, professeur en sciences de l’éducation à l’Université en passe au crible une dizaine, dont celle d’une augmentation des phénomènes de harcèlement à l’adolescence, sur laquelle se concentre l’extrait ci-dessous.

La crise d’adolescence comme facteur aggravant du harcèlement ?

Y a-t-il des âges plus propices au harcèlement ? Le harcèlement serait-il davantage présent durant l’adolescence, période de la vie réputée pleine de bouleversements, que durant l’enfance ? C’est en tout cas une idée souvent reprise dans des conversations ou même des prises de parole publiques de professionnels de la santé ou de l’éducation. Un lien y est fait entre, d’une part, la « crise d’adolescence », les transformations liées à la puberté, les questionnements identitaires des adolescents, l’importance croissante que prendraient les relations entre pairs, et l’ampleur du harcèlement en milieu scolaire.

Cette idée est cohérente avec une vision très répandue de l’adolescence comme une période développementale associée à un accroissement des risques et des difficultés. Il y a de fortes chances qu’une visite dans les rayons « psychologie » des libraires vous fasse surtout découvrir des ouvrages traitant des problèmes que posent les ados ou des souffrances qu’ils et elles rencontrent (ou des « guides » pour les éviter) plutôt que des aspects positifs de cet âge.

Bilan des travaux scientifiques

Une image biaisée de l’adolescence ?

Depuis de nombreuses années et de manière très convergente entre pays occidentaux, une série d’études et de rapports souligne que les médias au sens large renvoient une image stéréotypée et plutôt négative des jeunes : passivité, délinquance, addictions, conduites à risque, etc. (El Haddadi ; Simonis, 2015 ; Lipani Vaissade, 2012). En bref, le discours social à propos de notre jeunesse n’est globalement pas très positif. Les neurosciences ne sont pas en reste, décrivant souvent le cerveau des adolescents comme immature, véhiculant de fait un modèle déficitaire de l’adolescence en comparaison avec le cerveau des adultes, représentant évidemment le summum de l’accomplissement (Sercombe, 2010).

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Des études épidémiologiques menées sur de larges échantillons de la population amènent cependant à nuancer ces propos. Si l’adolescence est bien une période de la vie où certains troubles font leur apparition et où d’autres troubles voient leur diagnostic augmenter, la majorité des ados n’ont aucun trouble et rapportent une bonne qualité de vie (Rufo ; Choquet, 2007). Des études en psychologie du développement indiquent également que la période de l’adolescence n’est pas nécessairement associée à une augmentation de la fréquence des conflits entre parent et enfant, mais que ces conflits sont moins bien vécus par les parents (sans doute du fait de la capacité accrue des adolescents à leur tenir tête, ne serait-ce que sur le plan physique et cognitif) (Bee ; Boyd, 2017).

Ces travaux montrent aussi que, même si les pairs gagnent en importance, les relations avec les adultes, y compris les enseignants, restent très importantes pour le développement des adolescents (Roorda et coll., 2011). Certains sociologues, qui ont mené des études qualitatives auprès de jeunes « tout-venant » (et non sur des groupes ciblés), mettent de leur côté en avant des côtés positifs de la période adolescente, telle que les relations d’amitié, les rigolades, certaines formes d’engagement et d’ouverture au monde, etc. (Fize, 2006).

Au total, même si les changements liés à la puberté sont importants, ils restent relativement graduels plutôt que soudains, ils ne constituent pas des problèmes en soi, et l’adolescence n’est pas forcément synonyme de crise pour la majorité des adolescents. À cet égard, il semble que les professionnels de la santé et de la protection de la jeunesse soient parfois victimes de ce que les chercheurs appellent un biais de recrutement ou de sélection. Leurs fonctions les amènent à côtoyer principalement des jeunes en difficulté, ce qui peut les conduire à se forger une vision biaisée des adolescents dans leur ensemble (et de leur diversité).

Des changements limités

Les résultats de recherche passés en revue invitent donc à nuancer notre vision de la période adolescente et donnent une image plus positive de la jeunesse. Examinons maintenant ce qu’il en est plus précisément de l’évolution de la prévalence de l’agression et du harcèlement avec l’âge. Plusieurs études longitudinales menées dans différents pays permettent de suivre l’évolution de la fréquence des comportements agressifs (surtout l’agression physique, plus aisément observable) depuis la prime enfance jusqu’au début de l’âge adulte (Tremblay, 2008). De manière convergente, ces études indiquent une diminution de la fréquence des agressions physiques avec l’âge chez la plupart des jeunes et non une augmentation à l’adolescence. Même si un adolescent peut probablement faire plus de dégâts qu’un enfant en cas d’agression, ces résultats contredisent l’idée de jeunes enfants « sages et innocents » qui deviendraient brusquement agressifs suite aux bouleversements de l’adolescence.

En est-il de même concernant le harcèlement ? Comme nous l’avons vu au chapitre 1, des études d’observation indiquent que le harcèlement existe dès le début de l’école primaire. D’autres études montrent que le harcèlement peut exister dès la maternelle (Alsaker, 1993). Les enquêtes de victimisation, dans lesquelles les élèves rapportent les faits de harcèlement dont ils ont été la cible, font apparaitre une légère baisse graduelle de 8 à 16 ans (Smith et coll., 1999). Cette diminution globale s’accompagne d’une évolution dans les formes de violence auxquelles sont confrontés les élèves : diminution de violences physiques, augmentation puis décrue des violences relationnelles, apparition des cyberviolences chez les plus âgés (Finkelhor et coll., 2015). Il y a néanmoins un fort recouvrement entre les formes de victimisation et les données indiquent que les auteurs de harcèlement recourent à une diversité de comportements d’agression plutôt que de se spécialiser dans une forme spécifique (Olivier et coll., 2021).

Les résultats concernant les conduites de harcèlement auto-rapportées sont un peu moins cohérents. La majorité des données disponibles concernent la tranche d’âge des 11-15 ans et plusieurs résultats suggèrent un accroissement de quelques pourcents du nombre d’élèves auteurs de harcèlement entre 11 et 13 ans, au moment de la transition entre enseignement primaire et secondaire, suivi d’une tendance à la baisse chez les élèves plus âgés (Nansel et coll., 2001 ; Pellegrini &amp; Long, 2002). La comparaison et l’interprétation des résultats sont compliquées par le fait que ces tendances majoritaires peuvent varier d’un système éducatif à l’autre, et que l’année de passage entre primaire et secondaire peut aussi varier selon les systèmes éducatifs (Craig et coll., 2009).

Ces données ne sont pas compatibles avec une idée d’une flambée du harcèlement entre pairs à l’adolescence. La combinaison des résultats concernant la victimisation subie et le harcèlement perpétré suggère que, durant la transition entre enseignement primaire et secondaire, les faits de harcèlement tendent à se concentrer sur un nombre plus réduit de victimes, mais à impliquer un plus grand nombre de harceleurs actifs (sans que la fréquence totale de faits n’augmente nécessairement). Cette tendance transitoire s’inscrit dans une évolution à la baisse au cours du développement et serait liée à une reconfiguration des relations dans certains groupes de pairs (Pellegrini &amp; Long, 2002. Avec l’avancée dans l’adolescence, de moins en moins d’élèves sont directement impliqués dans du harcèlement, la baisse la plus marquée étant parmi les agresseurs-victimes (Zych et coll., 2020). Rappelons que l’ampleur des variations liées à l’âge est relativement limitée et qu’on rencontre du harcèlement à tous les âges étudiés.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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