Les années Trump ont porté un dur coup à la démocratie – voici comment la rebâtir

Paul R. Carr, Professeur/Professor (Université du Québec en Outaouais) & Titulaire/Chair, Chaire UNESCO en démocratie, citoyenneté mondiale et éducation transformatoire/ UNESCO Chair in Democracy, Global Citizenship and Transformative Education., Université du Québec en Outaouais (UQO) and Gina Thésée, Professeure/Professor (Université du Québec à Montréal) & Cotitulaire/Co-Chair, Chaire UNESCO en démocratie, citoyenneté mondiale et éducation transformatoire/UNESCO Chair in Democracy, Global Citizenship and Transformative Education., Université du Québec à Montréal (UQAM)
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<span class="caption">La Garde nationale américaine encercle le Capitole une semaine après que des partisans de Donald Trump l&#39;aient prise d&#39;assaut. </span> <span class="attribution"><span class="source">AP Photo/Andrew Harnick</span></span>
La Garde nationale américaine encercle le Capitole une semaine après que des partisans de Donald Trump l'aient prise d'assaut. AP Photo/Andrew Harnick

Joe Biden est devenu le 46e président des États-Unis le 20 janvier, sept jours après que le président sortant Donald Trump soit devenu le premier commandant en chef de l’histoire à être destitué à deux reprises – cette fois pour incitation à l’insurrection – après que ses partisans aient pris d’assaut le Capitole.

L’idée maintes fois entendue selon laquelle les États-Unis sont un phare de la démocratie en raison notamment de leur tradition de transfert pacifique du pouvoir n’est plus crédible.

Dans les jours qui ont suivi l’insurrection du Capitole, plusieurs politiciens américains ont déclaré : « ce n’est pas qui nous sommes », « nous sommes meilleurs que cela » et « nous sommes la plus grande démocratie de l’Histoire ». Mais ces paroles ne sauraient cacher le fait que les États-Unis sont loin d’être la démocratie rêvée par les Américains.

La présence de milliers de soldats de la Garde nationale au Capitole et dans les assemblées législatives des États à travers le pays pour contrer d’autres attaques potentielles avant l’inauguration montre bien que la démocratie est mal en point.

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Des membres de la Garde nationale de Washington se tiennent devant une clôture entourant le Capitole en prévision des manifestations du 11 janvier 2021 à Olympia, Wash. Les capitales des États à travers le pays ont été placées sous haute sécurité après l’assaut du Capitole. » (AP Photo/Ted S. Warren). AP Photo/Ted S. Warren

Il existe de nombreuses définitions de la démocratie, mais la description normative – une constitution, des élections équitables, un système judiciaire impartial et une série de structures et de processus administratifs vraisemblablement équitables et transparents – est attaquée dans l’Amérique contemporaine.

Chaque jour amène sa dose quotidienne de résultats d’indices boursiers et de sondages d’opinion, mais le chaos qui règne aux États-Unis depuis plusieurs années nous montre que nous avons besoin de meilleurs indicateurs de la santé et du dynamisme de la démocratie.

Nous plaidons pour une démocratie plus engagée de manière critique, ce qui inclut une participation plus forte de la société civile, une attention particulière à la justice sociale, aux inégalités sociales et aux relations de pouvoir, la nécessité d’établir des pratiques transformatrices, la solidarité et l’éducation. Discuter et mettre en place une démocratie plus saine implique d’avancer sur un terrain miné par la partisanerie et les divisions. Dans ce contexte, se contenter d’affirmer que nous vivons dans une démocratie n’est plus la seule option.

Nous préconisons de réexaminer la démocratie dans l’action, grâce au dialogue, à la délibération et à l’engagement. Se concentrer sur les problèmes et les enjeux importants serait préférable à l’éternelle course au pouvoir et au maintien de celui-ci.

Repenser la démocratie

Plusieurs questions sous-tendent cette réinvention de la démocratie. Par exemple :

  • Que savons-nous du commerce des armes, de la quantité d’armes vendues, à qui, comment ces armes sont utilisées, qui en sont les victimes ?

  • Que comprenons-nous du phénomène de l’itinérance, en matière de coûts sociaux, économiques et politiques ?

  • Comment documentons-nous et traitons-nous la question des femmes qui sont régulièrement violées, battues et tuées par les hommes dans notre société ?

  • Quel est l’impact du racisme sur les personnes et la société ?

  • Que faisons-nous pour répondre aux enjeux environnementaux et leur impact sur la planète ?

Ce sont là quelques-unes des questions que tous les citoyens qui vivent en démocratie doivent se poser pour réfléchir à ses caractéristiques déterminantes au-delà des élections.

Il est nécessaire de remettre en question les composantes fondamentales de la démocratie afin d’évaluer si nos sociétés sont réellement démocratiques de manière précise, transparente et critique. Aux États-Unis, en particulier, il est important d’aller au-delà des affirmations sans réel fondement selon lesquelles « nous sommes la plus grande démocratie de la planète », surtout pour tous ceux qui s’en sentent exclus.

Des manifestants n&#xe9;erlandais portent un panneau &#xab;&#xa0;Stop Facism&#xa0;&#xbb; lors d&#x002019;une manifestation contre le raid sur le Capitole am&#xe9;ricain
Des manifestants observent les consignes de distanciation sociale lors d’une manifestation antifasciste à Amsterdam, aux Pays-Bas, le 10 janvier, contre l’assaut du Capitole. AP Photo/Peter Dejong

Indicateurs de démocratie

Il existe une multitude d’indicateurs et de mesures de la santé de la démocratie, notamment la justice sociale et le racisme, le sexisme, la pauvreté, l’engagement des citoyens, la participation citoyenne les élections, l’éducation, les soins de santé, les relations internationales, l’environnement, la gouvernance et la liberté de la presse.

Nous proposons de se poser une question centrale : que fait-on et que devrait-on faire pour s’assurer que tous les gouvernements du monde s’efforcent de renforcer la démocratie pour chacun de ces indicateurs ?

Poser cette question pour chaque indicateur encouragerait le débat et les actions qui vont au-delà des promesses du parti au pouvoir et des intérêts particuliers.

Une façon simple de le faire serait de présenter la performance des gouvernements pour chacun des indicateurs clés de la santé démocratique. Par exemple, que font-ils pour lutter contre le racisme systémique ? Comment encouragent-ils l’engagement des citoyens dans les élections ? Les actions réalisées seraient également rendues publiques, ce qui permettrait aux citoyens de participer à la compréhension, à l’analyse et à la prise en compte de principales préoccupations.

Limitations potentielles

Cependant, plusieurs problèmes pourraient nuire à un tel projet.

  1. Y a-t-il une volonté politique de l’adopter ?

  2. Comment déterminer qui devrait participer et qui aurait le dernier mot ?

  3. Qu’est-ce qui garantit que les gouvernements et les citoyens examineront et utiliseront le modèle ?

Documenter et exposer les problèmes et les enjeux importants ainsi que favoriser l’engagement de la population aboutirait à une démocratie plus saine, surtout si le processus inclut un véritable dialogue, de l’imputabilité et une bonne planification.

Le fait de définir formellement ce qui est démocratique ou antidémocratique dans notre société – politiques, programmes, lois, pratiques et traditions du gouvernement – devrait obliger les décideurs à être plus attentifs aux problèmes systémiques.

L’objectif est de rassembler ceux qui travaillent à mesurer avec précision la santé démocratique afin de réinventer l’engagement et l’action démocratiques. Cela peut être difficile, mais le statu quo n’est plus une option. En tant que citoyens, nous devons faire pression pour que s’ouvre une vaste discussion sur les fondements de la démocratie et que des engagements soient pris pour l’assainir partout dans le monde.

Les indicateurs de la démocratie ne sont qu’un point de départ. Notre proposition de cadre pour la réformer n’est pas un instrument politique complet et limitant. Mais aller au-delà des simples commentaires sur les réactions des marchés aux bouleversements politiques ou sur les performances des politiciens dans les sondages pourrait répondre aux préoccupations de ceux qui s’inquiètent de l’état de la démocratie à l’heure actuelle.

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Le Capitole est visible à travers les barbelés au-dessus des clôtures, le 16 janvier 2021, à Washington alors que la sécurité est renforcée avant l’investiture du président élu Joe Biden et du vice-président élu Kamala Harris. AP Photo/Jacquelyn Martin

La nécessité d’aller plus loin

Cela ne veut pas dire que les indicateurs actuels de la démocratie ne sont pas utiles. En fait, la plupart d’entre eux nous informent avec précision sur les dangers qui menacent la démocratie et sur les endroits où elle est menacée.

Mais nous estimons qu’ils doivent aller plus loin pour débattre de la santé de la démocratie, pour l’interroger et la reconsidérer en dehors du système électoral, qui est imparfait et limité à bien des égards.

Les événements aux États-Unis nous montrent que de changer le dirigeant d’une nation sans repenser profondément le système qu’il ou elle défend ne suffit pas. Collectivement, nous devons plaider en faveur d’une forme de démocratie plus engagée et véritable, qui profitera à tous les citoyens.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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Gina Thésée reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour un projet de recherche intitulé Médias sociaux, participation et éducation des citoyens, dont elle est la cochercheuse, ainsi que du Fonds de recherche du Québec en lien avec la Chaire UNESCO DCMÉT, dont elle est la coprésidente.